BLOG LITTERAIRE

19 avril 2015

DES PLANTES CARNIVORES AUX PREMIERS ZUT

DES PLANTES CARNIVORES AUX PREMIERS ZUT

1.
« - Des plantes carnivores ?
- Eh oui ! Tu vois, même des plantes peuvent être sympathiques ! »
(Mourier /Arleston, Trolls de Troy, « Le Scalp du Vénérable »)

2.
« A ce qu'on dit, il est enfermé dans la bibliothèque. »
(Mourier/Arleston, « Le Scalp du Vénérable »)

3.
Enfermé dans la bibliothèque, les bouquins l'ont bouclé ; peut plus s'échapper des signes.

4.
Expression française en voie de disparition : « On ne peut pas tout sucer de son pouce ». C'est que l'on ne peut pas tout inventer tout seul, que forcément qu'on s'inspire.
Cf René Hausman dans « Bo Doï » n°8, p.70 :
« Je dessine un cheval de mémoire mais pour certains pelages, je me documente, vous ne pouvez pas tout sucer de votre pouce. »

5.
« Nul doute qu'un de ces innombrables petits drames cruels qui font le bonheur des fabulistes et le malheur des intéressés... »
(Hausman/Yann, « Le Prince des écureuils », [le narrateur])

6.
Heurs et malheurs des errants nourrissent abondamment leur ogre, cet art heureux des fabulistes.

7.
Feuilles feuilles feuilles… au milieu quelque bonhomme roux… çui-là qui fut trotte-menu, rousse bestiole… cabriole… oh la folle est-elle au village, ou au château ?

8.
« Il en profita pour liquider les deux autres, mais un être dépourvu de raison est vulnérable. Ainsi c'est de ma main que périt ce troisième. »
(Jean Canu, « Elles », Bo Doï n°9, p.47 [le narrateur])

9.
Poignardé ses deux sœurs… comme ça unique… plus d'rivales… la toile à r'faire… une seule robe blanche sur le vert de l'herbe, l'été étale.

10.
Un brin hérissé le FFSSRRSSHH! de c't'espèce de mégafourmi – l'armoise, attention à l'armoise ! - de la planche 38 du « Scalp du Vénérable » dessiné par Mourier et cogité par Arleston.

11.
Pis i furent dans le SSSHHHRRRIIIEEEKKKK tout noir charbon… « Toutes ces mouches ! »… black bourdon… zen ont plein les mirettes… toutes ces mouches en tentacules...

12.
« En tout cas, cet endroit n'est pas un paradis, malgré les apparences, il peut devenir un enfer à tout moment... »
(Adamov/Cothias, « Les Eaux de Mortelune 9 », pl. 29 [un personnage])

13.
C'est toute la ruse des enfers que de promettre le paradis jusqu'à en donner l'illusion.

14.
L'administration de la fourmilière implique la réduction des singularités jusqu'à faire de l'art une fonction de promotion des valeurs dites positives.

15.
Sous couvert de réduire les inégalités, l’État éducateur a pour but de canaliser les singularités de manière à ce que les scandales Rimbaud, Picasso ou Fellini ne soient plus possibles.

16.
L’État a toujours de bonnes raisons pour en arriver à réduire nos libertés ; et nous avons évidemment les meilleures raisons du monde pour ruser et prendre l’État à son propre piège.

17.
« Nous devons prendre garde aux mots dont nous usons. Chacun d'eux peut se transformer en piège mortel. »
(Adamov/Cothias, « Les Eaux de Mortelune 9 », pl. 41 [Alfred])

18.
L'écrivain prend l’État à son propre œil.

19.
« Quand on pense que ce garçon a cru pouvoir compter sur ses bras droits pour éviter de passer l'arme à gauche. »
(Bo Doï 9, « Le Pinailleur »)

20.
Zut s'enquiquinait ferme. La chair des poissons s'attristait et nul livre rigolo. Elle zieuta la rue qu'était bien pluvieuse tant affreuse.

21.
Zut se dit que c'était pas la peine de l'inventer si c'était pour qu'elle s'ennuyât tant.

22.
Alors Zut décida de regagner sa case en attendant que le dessinateur veuille bien reprendre l'histoire.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 avril 2015.


01 avril 2015

L'ATTENTE (Chanson pour chanteuse)

L'ATTENTE

Chanson pour chanteuse

 

Tu m'avais dit

A midi

Je serai là

Il est midi

Depuis une heure

Et tu n'es pas là

Tu n'es pas là

 

Pourtant

Y a pas si longtemps

Tu étais toujours là

Mais depuis que tu as rencontré Lola

Et qu'tu t'es mis à la trompette

Voilà que tu me la joues poudre d'escampette

Salut poulette et adieu Berthe

 

Tant pis pour le rôti pour les pommes

Frites et pour la suite

Le bon vin la viande tendre et cuite

A point et pour ma pomme

Qui t'attend

Puisque c'est toi

Puisque c'est toi.

 

Tu m'avais dit

A midi

Je serai là

Il est midi

Depuis deux heures

Et tu n'es pas là

Tu n'es pas là

 

Pourtant

Y a pas si longtemps

Tu étais toujours là

Mais depuis que tu as rencontré Nina

Et qu'tu ne mets plus de pyjama

Voilà que tu me la joues je ne suis pas là pour l'instant mais vous pouvez laisser un message après le bip

Salut poulette et adieu Berthe

 

C'est aujourd'hui pourtant le printemps

Et tiens voilà qu'il pleut

C'est tout de même malheureux

Il pleut il pleut et moi

Je t'attends

Puisque c'est toi

Puisque c'est toi.

 

Tu m'avais dit

A midi

Je serai là

Il est midi

Depuis trois heures

Et tu n'es pas là

Tu n'es pas là

 

Pourtant

Y a pas si longtemps

Tu étais toujours là

Mais depuis que tu as rencontré Elsa

Et que tu fréquentes les majorettes

Voilà que tu me la joues désolé Paulette

Salut poulette et adieu Berthe

 

Hop ! Encore un verre de vin blanc

Une autre cigarette

Je ne suis pourtant pas à la fête

Il pleut il pleut il pleut et moi

Je t'attends

Puisque c'est toi

Puisque c'est toi.

 

Tu m'avais dit

A midi

Je serai là

Il est midi

Depuis six heures

Et tu n'es pas là

Tu n'es pas là

 

Pourtant

Y a pas si longtemps

Tu étais toujours là

Mais depuis que tu as rencontré Clara

Et qu't'as pris un abonnement à l'opéra

Voilà qu'tu m'chantes Ce soir je ne suis pas là

Salut poulette et adieu Berthe

 

J'ai beau regarder le téléphone

Et scruter mon portable

Ah bien ! Voilà maintenant que ça tonne

Et y a plus de vin sur la table

Puisque j'ai tout bu

Puisque j'ai tout bu.

 

Tu m'avais dit

A midi

Je serai là

Il est midi

Depuis neuf heures

Et tu n'es pas là

Tu n'es pas là

 

Pourtant

Y a pas si longtemps

Tu étais toujours là

Mais depuis que tu as rencontré Olga

Et que tu pratiques le trampoline

Tu n'y viens plus souvent, hein, à ma cantine

Salut poulette et adieu Berthe

 

Mais qu'est-ce que c'est que cette tête

Qui tourne en vinaigrette

C'est pourtant pas mon enterrement

C'est pourtant pas ma solitude

Que j'attends là

Puisque c'est toi

Puisque c'est toi.

 

Tu m'avais dit

A midi

Je serai là

Il est midi

Depuis minuit

Et tu n'es pas là

Tu n'es pas là

 

Pourtant

Y a pas si longtemps

Tu étais toujours là

Mais depuis qu't'as rencontré Mario

Et qu'tu t'habilles en majorette

Je ne suis plus bien sûre de ce qu'il te faut

Salut Paulo et adieu Berthe

 

J'ai les yeux grand ouverts sur le noir

L'espace est plein d'éclairs

Ah oui, mon amour, tu m'as bien laissé choir

Et pourtant moi

Je t'attends

Puisque c'est toi

Puisque c'est toi.

 

Tu m'avais dit

A midi

Je serai là

Je serai là

Et moi tu vois

Je t'ai cru

Puisque c'était toi

Puisque c'était moi.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 1er avril 2015.

30 mars 2015

AGITER SON OMBRE

AGITER SON OMBRE

1.
Des fantômes… des fantômes… ça n'existe pas, les fantômes… ça se contente d'être…

2.
Les fantômes, ça n'existe pas, à part dans les histoires fantastiques et les tribunaux.

3.
Aller demander la main de quelqu'un et recevoir une paire de gifles, ça doit être ça qu'on appelle l'ironie.

4.
Entendu dans un épisode de la série Barnaby : « Suivez votre nez, et la petite rose vous trouverez. » Moi, quand je suis mon nez, en général, je me retrouve devant un steak-frites.

5.
« ce peu de matière qu'elle nous prête » : Cioran cite Bossuet, rappelant ainsi que ce dont faisons pires et merveilles n'est jamais qu'un prêt de la nature.

6.
La poésie prétend parfois s'insurger contre la réalité, à laquelle elle n'a souvent guère autre chose à opposer que des figures de rhétorique.

7.
Avoir des enfants révèle que l'humain persiste dans cette folle espérance que le pire n'est pas toujours sûr.

8.
Une visite aux soins palliatifs, là où ça s'achève, devrait pourtant bien guérir l'humain, ou à tout le moins le freiner sérieusement, de cette folie qu'il a de se reproduire.

9.
« Nions donc sans remords » écrit Cioran dans « De l'inconvénient d'être né ». Il est que, plus croyant que sceptique, l'humain, sous peine de se prendre pour un dieu, a besoin qu'on lui dise non.

10.
Il est de ces gens qui, fussent-ils les meilleurs des hommes, ont besoin que l'on doute de leur bienveillance, comme il est de ces crapules qui ne comprennent pas que l'on puisse douter de leur honnêteté.

11.
On s'agite souvent plus qu'on agit. Et c'est fort heureux. Un monde peuplé de petits bonapartes courant dans tous les sens et multipliant audaces et coups de théâtre serait pour le moins invivable.

12.
Le but de la puissance publique est aussi de confiner l'action à l'agitation. Agir ? Vous n'y pensez pas ! C'est trop dangereux, et c'est même très mal élevé.

13.
La diplomatie n'est souvent que l'étiquette de l'hypocrisie.

14.
C'est sans doute par relent de romantisme que nous prenons notre indécrottable neurasthénie pour de la mélancolie.

15.
Quel comédien que le neurasthénique ! Quel artiste de cinéma ! J'en viens parfois à me demander si l'art du comédien ne consiste pas avant tout à sublimer la mélancolie qui rode dans le public.

16.
Saisi au vol sur France Inter : « Sans arrêt vous êtes obligé d'aller raconter votre vie partout ». La comédie, oui, bien française qu'elle est, la comédie ! Terriblement française.

17.
Tout le monde n'a pas le talent d'inventer sa vie. Bien des écrivains ne font qu'agiter leur ombre.

18.
Le verbe « neurasthéniser » n'existe pas. Sa forme pronominale serait bien utile ; quant à la possibilité d'un complément d'objet, c'est à voir.

19.
« On ne va pas remplacer les Etats-Unis par autre chose. »
(Glenn Greenwald in « La Voix du Nord » du 30 mai 2014)

20.
La liberté est parfois un sentimentalisme que dément la nécessité de l'action.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 mars 2015.

QUE NOS SONGES NOUS ANIMENT

QUE NOS SONGES NOUS ANIMENT

1.
« Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. »
(Rimbaud, « Ville »)

Le tout c'est qu'étant « éphémère », vaut mieux n'être « point trop mécontent ». Je note que notre chère modernité prétend garantir ce « point trop » par l'excellence technologique de la « métropole ».

2.
« Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares... »
(Rimbaud, « Larme »)

« Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares »
(Rimbaud, « Une saison en enfer »)

Du vent, du ciel, du dieu, et puis les mares pour rappeler ce qu'il y a de froid dans l'être.

3.
« Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies »
(Rimbaud, « Les pauvres à l'église »)

Qu'on en avait plein les narines, d'la barbaque, et du moisi des étoffes, d'la caduque baraque, du désolement…

4.
« Ô la face cendrée, l'écusson de crin, les bras de cristal ! »
(Rimbaud, in « Illuminations »)

Et puis un univers à égorger les passants, un univers à vertiges et tournoyants pantins aux « bras de cristal ».

5.
Ô la face cendrée, l'écusson de crin, les bras de cristal ! Le canon sur lequel je dois m'abattre à travers la mêlée des arbres et de l'air léger ! »
(Rimbaud, in « Illuminations »)

Scène de guerre avec « face » camouflée, « écusson » du régiment, « canon » et « mêlée des arbres ».

6.
Le merveilleux, ah bah ! Il n'y a ni « mage », ni « ange » ; il n'y a que du dommage et de l'étrange.

7.
Comme quoi, des fois, on parcourt des « séances de rythmes », qu'on s'en mange du saltimbanque survitaminé, du pantin trépidant, du gougnafier histrion, qu'on applaudit tout d'même, vu qu'on est poli.

8.
Des fois, on entend « un joli rire de cristal », le genre de rire qui vous pille.

9.
« Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez »
(Rimbaud, « Les premières communions »)

Un de mes vers préférés de Rimbaud, qui dit si vif que nos songes nous animent.

10.
Le temps, mon dieu, le temps, des fois, il me détricote le tempérament.

11.
« J'ai avalé une fameuse gorgée de poison. »
(Rimbaud, « Nuit de l'enfer »)

J'aurais pas dû avaler tant d'aiguilles, de couleuvres, d'arêtes, de vipères et d'anguilles ; ça me fait pelote dans les nerfs et marée basse.

12.
« l'horrible quantité de force et de science que le sort a toujours éloignée de moi.»
(Rimbaud, « Ouvriers »)

Oui-da, nous sommes ensorcelés, et cet ensorcellement s'appelle le passé.

13.
« Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu »
(Rimbaud, « Le mal »)

Ça « crache rouge », drache d'la mitraille, y a d'l'infini qui s'effrite, le présent tueur qui bouffe tout.

14.
Les figures et leurs accessoires… sourires peints, camelote d'être, d'la nausée à plein nez.

15.
C'est la phrase qui nous tisse, ce piège à synchronie, cette boîte à chat.

16.
J'aime bien cette suite de rimes du « Chant de guerre parisien », de Rimbaud : « prélassent; accroupissements ; cassent ; froissements ». Ça coasse, ça croasse, c'est bien.

17.
Je ne me souviens pas à quoi correspond ce rimbaldien « boire des cieux barbares ». Je pense à ces mômes partis pour un autre dieu, un dieu de violence et de sang, un dieu à la langue étrangère, un dieu qui décapite, un dieu qui égorge.

18.
« Les jours vont m'être légers » qu'il ose le narrateur rimbaldien ; des fois qu'il pleuvrait du miracle.

19.
Des fois qu'du ciel neigeraient des langues de feu, qu'on pourrait s'en saisir et en faire nos langues, nos épées, nos foudres.

20.
« Car Je est un autre. »
(Rimbaud, « Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871 »)

Déjà qu'Je est un bouffon, si en plus, c'est un autre…

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 mars 2015

RIMBAUD CRITIQUE DE NOTRE TEMPS

RIMBAUD CRITIQUE DE NOTRE TEMPS
Notes sur le poème « Ville » des Illuminations.

« Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. »
(Rimbaud, "Ville")

Rimbaud, critique en architecture… A mon avis, ce qu'il visait là, c'était déjà ces villes fonctionnelles que l'industrialisation a fait pousser comme des champignons vénéneux.
La suite de son poème ne manque d'ailleurs pas d'actualité :

« Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin ! »

Le cynisme apparent souligne la critique de cette vie moderne, sur laquelle, plus d'un siècle plus tard, avec force statistiques et quelques inquiétudes, se penchent sociologues et politiques. Nos villes modernes sont des odes à la sacralisation de l'industrie et à la si nécessaire consommation qui fait tourner la machine. Nul besoin de trop de cultes, de trop de morale, de trop de mots, puisqu'il faut d'abord produire. Et la critique rimbaldienne de se poursuivre :

« Ces millions de gens qui n'ont pas besoin de se connaître »

- villes-dortoirs et anonymat des villes, bien sûr, et bien vu, Arthur ! -

« amènent si pareillement l'éducation »

- ce que nous appelons massification de l'enseignement, qui, sous couvert de démocratisation, prétend uniformiser les modes de pensée et d'agir, de telle sorte qu'il est de moins en moins bien vu de préférer rester entre soi, d'affirmer la relativité de sa tolérance, voire de sa bienveillance, et que l'on nous pompe l'air à longueur de chroniques et d'éditoriaux avec les sottises du vivre-ensemble, de l'ouverture aux autres et du multiculturalisme (mot qui a toutes les apparences du barbarisme) -

« amènent si pareillement l'éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu'une statistique folle trouve pour les peuples du continent. »

- A mon avis, vu qu'il y a vécu (divers séjours entre 1872 et 1874), il évoque l'Angleterre. Bon, l'espérance de vie, grâce à la science et aux progrès de l'hygiène, a augmenté. Les Trente Glorieuses et la législation ont relativisé le paupérisme du prolétariat, mais, puisque l'Histoire est une continuelle adaptation de la conscience aux nécessités du social, nous connaissons maintenant la désindustrialisation et le chômage de masse.

« Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle fumée de charbon, - notre ombre des bois, notre nuit d'été ! - »

Incorrigible Rimbaud, indécrottable rêveur, qui, dans la brouillasse et le smog, arrive tout de même à discerner des « spectres nouveaux » - les silhouettes des ouvriers peut-être ? Indécrottable rêveur oui, qui, les yeux dans l'épais, évoque « ombre des bois » et « « nuit d'été »…

« des Erinnyes nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon cœur puisque tout ici ressemble à ceci, - la Mort sans pleurs, notre active fille et servante, un Amour désespéré, et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue. »

Les Erinyes, cette menace – certains enfants de nos si modernes cités n'ont-ils pas pris les armes contre l'Occident, n'ont-ils pas fui leur pays pour trouver ailleurs ce qui leur manquait de « superstition », de « morale » et de « langue » ? - et puis « la Mort » gérée, administrée, « sans pleurs » inutiles, réduite à l'état de « servante » des statistiques et d'alibi des laboratoires. Quant au joli « Crime », il ne s'affiche plus seulement à la une des journaux, on le trouve maintenant en vidéo, sur internet, en léger différé.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 mars 2015



28 mars 2015

BAH ÇA GIGOTE

BAH ÇA GIGOTE
Notes entre autres sur « Le Misanthrope » de Molière.

1.
Nous ne vivons pas dans un présent sans cesse recommencé ; nous vivons dans la prolongation du passé. Nous sommes à nous-mêmes nos propres échos.

2.
De savoir s'il y a dans la matière un truc qui gigote, ou si tout n'est qu'apparence de gigote… Ah bah, ça gigote… ça gigote…

3.
De savoir si tout est plein d'âmes, ou si tout n'est que théâtre, fantoches, mannequins, ballet d'ombres dans la conscience.

4.
Ballet d'ombres dans la conscience ; voilà qui me fait penser au personnage de ce film d'Alain Resnais, à sa conscience qui glisse dans le temps.

5.
Entre le quotidien et le théâtre, il est que nous ne pouvons jamais ôter nos masques.

6.
Des fois, on passe, on passe, et puis y a des bouts d'être qui traînent… certains en prennent un pour faire de l'ontologie, ou de la phénoménologie, ou de la métaphysique, ou de l'anthropométrie… d'autres, pour faire la conversation… certains pressent même le pas (on ne sait jamais) ; d'autres encore passent, ils passent et se disent qu'il fait un peu froid.

7.
Alceste est celui qui croit en « la raison, [son] bon droit, l'équité » (cf Molière, « Le Misanthrope », I,1, v.187) et qui ne prétend croire qu'en cela. Il veut surtout ignorer que raison, bon droit et équité n'existent que par convention.

8.
Philinte voit en l'humain le possible de tous les possibles. Aussi son « esprit (...) n'est pas plus offensé / De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, / Que de voir des vautours affamés de carnage, / Des singes malfaisants et des loups pleins de rage. » (Molière, « Le Misanthrope », I,1, v.175-178)

9.
« Il faut fléchir au temps sans obstination »
(Molière, « Le Misanthrope », I,1, v.154)

Génie de l'âge classique qui choisit le mot « temps » plutôt que le mot « réel ». Certes, on peut croire que l'on peut infléchir le réel, mais jamais, jamais l'on ne peut infléchir le temps. Et Bonaparte de finir usé à Waterloo.

10.
Philinte conseille à Alceste de « garder le silence » (Molière, « Le Misanthrope », I,1, v.182). Autant demander à la foudre de ne pas tomber, et de lui dire : « Contre votre partie éclatez un peu moins » (Molière, « Le Misanthrope », I,1, v.183 [Philinte à Alceste])

11.
« PHILINTE
Vous voulez un grand mal à la nature humaine !

ALCESTE
Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine. »
(Molière, « Le Misanthrope », I,1, v.113-114)

Comme il n'est pas plus de nature humaine à la lanterne de Diogène que de futur dans la boule de Madame Irma, la haine d'Alceste est sans objet.

12.
« technologie de pouvoir » : intéressant élément de langage entendu sur France Culture dans une intervention de Michel Foucault.

13.
Entendu dans le feuilleton Belphégor (le chef d’œuvre de 1965) :
«  - Vous savez, les dieux morts, c'est un peu comme les volcans éteints, ils peuvent se réveiller après plusieurs siècles de silence... »

14.
Mauvaise foi d'Alceste :

- « point de langage » (« Le Misanthrope »,I,3 v.442 [à Philinte])
- « Je ne querelle point » (« Le Misanthrope », II,1, v.457 [à Célimène])

« Point de langage » ; « Je ne querelle point », lui qui est verbe, foudre, querelle.

15.
Des fois, j'me dis que c'est pas seulement l'arbre qui cache la forêt, il y a aussi que la forêt, elle dissimulerait l'arbre, des fois, que ça m'étonnerait pas.

16.
Des fois, je me dis que l'Alceste, là, tout contemplant Célimène minaudante, il devait s'atrabiler, l'amoureux, que d'abord jeune et toute grâce, Célimène, pour finir pleine graisse.

17.
« Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites »
(Molière, « Le Misanthrope », V,1, v.1524 [Philinte])

Joli monosyllabique, à replacer dans une de ces conversations que je ne manque jamais d'avoir avec mes ombres.

18.
Alceste reconnaît que la raison n'est pas tout :

« Il est vrai, ma raison me le dit chaque jour ;
Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour. »
(Molière, « Le Misanthrope », I,1, v. 247-48)

C'est que, tout raisonneur et ombrageux qu'il soit, Alceste souffre de fascination amoureuse. C'est sans doute qu'il refuse d'admettre que la relation amoureuse n'est souvent pas autre chose qu'un nécessaire accommodement de la vie sociale. Et pourtant, Célimène l'aime.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 28 mars 2015.

PUISQUE C'EST SI BEAU

PUISQUE C'EST SI BEAU
Notes sur quelques vers de « Ma Convulsion »

« Je ne peux jamais oublier la fleur
dont je ne connais pas le nom .»

L'auteur de ces deux vers est une jeune japonaise de 25 ans, née à Hiroshima, grandie à Yokohama, vivant à Tokyo, qui, sur tweeter, outre les nombreuses citations de nos poètes qui attestent de son intérêt pour notre littérature, publie régulièrement, sinon quotidiennement, de petites notes poétiques qu'elle compose directement en français.

L'on ne peut que se féliciter de ce que la langue française ait encore assez d'influence et de prestige pour que de jeunes poètes étrangers s'en emparent et contribuent à cette exploration des possibles que l'on appelle littérature.

Ce qui fait le charme des brefs de « Ma Convulsion », c'est le fil tendu entre poésie pure et maladresse. "Ma Convulsion" apprend le français, c'est-à-dire qu'elle n'en maîtrise pas encore toutes les règles, et si elle commet quelques fautes sur le genre des noms, quelques bourdes d'accord, quelques étrangetés de conjugaison, elle réussit souvent à obtenir ce que bien des poètes chevronnés n'arrivent pas (ou plus) à obtenir : l'innocence, la neutralité si l'on veut, la simplicité de la langue :

« Le dernier samedi le mars
au beau ciel
la lune blanche avec la fumée
avec des nuages tendres

dans un café
les filles racontent l'amour. »

Sans doute aurions-nous écrit « le dernier samedi de mars », et la première idée qui nous vient est de la corriger, et puis… non ! Et pourquoi pas : « le dernier samedi le mars » ? C'est grammaticalement correct, et cette légère variation du déterminant, je la vois comme une trouvaille et non comme une maladresse.

« Il fait si beau que je peux nager au ciel. »

Là aussi je suis impressionné. L'emploi de l'indicatif, je ne l'aurais pas osé. Ce qui me vient à l'esprit, c'est cette idée que l'on a parfois de se jeter en imagination dans le vide de la ville, comme pour s'y envoler, y plonger, puis nager dans le ciel, ce si proche lointain. Et puis dire le bleu sans utiliser le mot « bleu », c'est justement ce que l'on appelle la littérature, non ?

Bien que le pseudonyme « Ma Convulsion » ait été inspiré par la phrase fameuse d'André Breton (« La beauté sera convulsive ou ne sera pas »), c'est, par sa simplicité apparente, par son attachement aux petites choses de tous les jours, par son goût du bref aussi, à la poésie de Guillevic que le travail de cet auteur me fait penser.

C'est donc cette poésie apparemment si simple, mais qui souvent séduit par son inventivité, sa mélancolie, et la franchise de son expression que je vous propose ici :

1.
« Je veux revenir dans la nuit
Je ferme les yeux et j'éteins l'aube. »

2.
« Je sais
Je sais
Mais je ne me sais pas »

3.
« Aujourd'hui vient de finir.
Demain va commencer.

Je veux jeter le verbe « venir ».

4.
« Je chante
Pour te dire je t'aime

Mais où est-ce qu'elle va, ma chanson ? »

Est-ce que cela ne vous rappelle pas la bonne chanson simple et franche que dans « Le Misanthrope », Alceste oppose à la ridicule préciosité du sonnet d'Oronte ?

5.
« Une lame nommée ton regard »

6.
« - Les morts nagent.
- A la mer ?
- Oui, à la mer sous le soleil ou au ciel vers la lune. Calme-toi. »

7.
« En marchant
en buvant
en vivant
je me souviens toujours du monde
et comment j'y passe »

8.
« Nous,
nous voudrions toujours quelque chose,
pourquoi parce que
nous nous aimons »

9.
« dimanche doux
sous la lumière
avec des cerisiers
après
dans des peintures. »

10.
« 
J'ai rêvé de la ville nommée La Roche. C'était une ville parfaitement française en Angleterre. »

11.

« La nuit tombe.
Le matin arrive.
Le jour passe.
L'aube appelle le matin.
Le crépuscule brûle le jour. »

12.
« C'était pareil.
"Je fume."
et
"J'attends."

13.
春来草自生
« Le printemps arrive l'herbe pousse soi-même »

14.
« Ta peau est parfois tout mon monde. »

15.
« Il n'y a pas de lieux où l'on pleure à Tokyo. Mais c'est cela n'importe où. »

16.
« J'ai envie de me lever avec toi
en même temps
par le soleil
par notre fenêtre
J'ai envie de rester dans notre lit
jusqu'au soleil couchant. »

17.
« La ville, ça m'intéresse.
La ville où je vis
celle que je rêve
celle où mon âme habite
c'est parfaitement différent. »

18.
Puisque c'est si beau,
«Je l'ai dessiné.»
«J'ai écrit un poème.»
«J'ai crié.»
«Je suis mort.»

19.
« Moi je suis toujours moi.
Je ne changerai jamais.
C'est toi.
Tu passes et disparais,
et puis, tu deviendras l'autre. »

20.
« Ce soir je baigne dans la photo passée. »

Outre ses nombreux tweets (plus de 4600 au 28 mars 2015), « Ma Convulsion » publie régulièrement sur son blog « Couleurs courantes »des notes-poèmes sur la langue japonaise.

Lien : « Couleurs courantes » http://ch1ka2ya.blogspot.jp/

En voici un exemple :

« L'HYDRANGEA

 紫陽花 (ajisaï)...

C'est l'hydrangea ou l'hortensia.

Je ne savais pas que cette fleur était originaire du Japon.

 

J'aime l'hydrangea en juin, dans la saison des pluies, Tsuyu (梅雨).

 

紫陽花, ces kanjis expriment tout à fait cette fleur.

: le violet

: le soleil

: une fleur

 

La fleur s'épanouit grâce au soleil.

Pourtant l'hydrangea, cette belle fleur, va bien sous la pluie. »

Patrice Houzeau
Hondeghem,le 28 mars 2015.

27 mars 2015

CES DIEUX QUI NOUS HABITENT

CES DIEUX QUI NOUS HABITENT
En lisant « Malpertuis » de Jean Ray, édition de poche J'ai Lu n°1677.

« Mais dans le rêve il faut admettre les choses les plus étonnantes, n'est-il pas vrai ? »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.150 [Piekenbot au Père Euchère])

1.
Ce qu'il faut se dire : ce que nous supportons, nos pommes, peut sembler à d'autres impossible cependant que nous ne supporterions pas ce que tant de gens supportent tous les jours.

2.
Rien n'est jamais ce qu'il était ; c'est même à ça qu'on le reconnaît.

3.
« sorcier sonique », entendu sur France Inter ; « sorcier sonique », j'aime comme ça sonne, cette alliance du sort et du son ; et si les chansons n'étaient pas autre chose que des sorts jetés dans les oreilles ?

4.
« D'étranges volontés vous imposent tour à tour l'oubli et le souvenir. »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.64 [Lampernisse])

Et ces étranges volontés, ce sont les nôtres.

5.
« Je criai d'effroi quand j'entendis un sifflement de serpent et vis soudain Tchiek s'affaisser et disparaître. »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.96 [le narrateur])

6.
Des fois, je pense qu'ils se dégonfleraient, certains, que leurs faces rentreraient en dedans, en sifflant, en sifflant, comme des serpents.

7.
Le fantastique serait-il une drogue ? Le narrateur de Malpertuis en vient à avouer que « dès [son] retour à la vie, le piment des ténèbres (…) [lui] manquait. » (cf p.116)

8.
« - Oh ! se lamenta-t-elle, on dirait que nous tournons dans une sorte de cercle enchanté. »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.129 [Bets])

L'humain, et l'idée parfois qu'il ne peut pas s'en sortir, que, quoi qu'il fasse, toujours le cercle étouffe sa volonté.

9.
Le philosophe vous décrit le cercle, mais dès qu'il aborde la question d'en sortir, le voilà qui convoque l'éthique, la lutte des classes, l'ontologie, la métaphysique et tout son corpus référentiel, dont vous ne savez que faire.

10.
« Ce fut le silence. » Le silence, ce mode d'être au monde qui suppose la résiliation du son et de tous ses possibles de fureur et de bruit, finit par se faire dans la demeure, la demeure, ce silence entre deux hantises.

11.
Vision de demi-sommeil : les rideaux blancs protégeant l'intérieur, deviennent des plantes aux tiges fines et élégantes, aux petites fleurs subtiles.

12.
« Mais soudain mon être se crispe »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.71 [le narrateur])

L'être crispé, on dirait qu'il s'apprête à faire un bond en arrière, laissant planté là son costume de chair et d'os.

13.
Prenons tous les dieux ; soustrayons-les à eux-mêmes ; cela donne zéro.
Prenons tous les dieux ; divisons-les par leur nombre ; cela donne un.

14.
On ne peut plus parler du monde comme il va ; il vaut mieux maintenant parler du monde comme il court.

15.
« L'appel me surprenait souvent dans une partie éloignée de la maison »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.61 [le narrateur])

Les fantômes, ces porte-voix de l'invisible.

16.
« L'appel me surprenait souvent dans une partie éloignée de la maison »
Alors j'entendais Cornichon, cornichon, pâté, saucisson...

17.
« Malpertuis » commence par la découverte d'un manuscrit et se termine par l'évocation d'une fortune. Du manuscrit à la fortune, il fallait donc en passer par les ténèbres.

18.
« Car l'épouvante vint... »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.90 [le narrateur])

L'épouvante comme cause ; le fantastique comme origine et non comme destination.

19.
Malpertuis : p.90 « une réalité hallucinante » ; p.109 « Maudite... mille fois maudite, la maison » ; p.124 « et tout son être frémissait ».

20.
p.150. « Il y a trois jours, je le vis en rêve ; or, notez que je ne rêve jamais » dit au Père Euchère le savetier Piekenbot, lequel ajouta un peu plus loin qu'il avait senti qu'il lui fallait « obéir aux ordres reçus dans le songe ». Le récit fantastique, songe littéraire, ne donne pourtant pas d'autre ordre au lecteur que celui de le suivre dans le jeu de la description de ce qui ne peut pas exister. Le récit fantastique n'est pas un conte ; il n'est porteur d'aucune morale. Si on veut l'apparenter au conte, il en serait la dérision, l'hyperbole parodique, la caricature grand guignol. L'ordre reçu en songe, on peut pourtant y souscrire : ne sommes-nous pas influencés par nos rêves, plus sans doute qu'on pourrait le croire ? Nos songes ne nous travaillent-ils pas ?

21.
Que des dieux aient été capturés, qu'ils aient été emprisonnés dans des geôles de chair, que des dragons circulent tout au long du roman relève de l'impossible et de l'ontologie. Ces dieux qui nous habitent et dont nous ne sommes que les caricatures, ces dragons que nous devons affronter à différentes étapes de notre vie relèvent non de la morale, mais d'une immanence fantastique, d'un au-delà le bien et le mal qui est notre réelle condition.

22.
Malpertuis, où circulent des « monstruosités minuscules » cependant que le narrateur se meut dans le « vaste espace des paliers », est une maison qui ne cesse de grandir, de tendre vers l'infini. Au contraire de ce que font parfois les auteurs de romans policiers, Jean Ray ne donne aucune topographie exacte des lieux. Malpertuis a l'air d'être partout et nulle part, comme si quelques-uns parmi nous portaient en eux cette maison hantée par des êtres doubles.

23.
Malpertuis est la demeure des transcendances maléfiques ; si l'humain tend à être, à redevenir un dieu, c'est en passant par les ténèbres. Son apparaître est dès lors monstrueux, griffu, ténébreux.

24.
Malpertuis, une œuvre d'érudition. Ainsi, page 40, l'abbé Doucedame disserte sur « la figure du renard » dans « la démonologie ».

25.
p.40, le narrateur évoque l'ordre des Barbusquins, qui selon l'abbé Doucedame, « n'exista jamais », et pourtant, ils vont venir, n'est-ce pas, venir…

26.
p.41, la façade de « Malpertuis » est comparée à un « masque grave », enseigne de la tragédie unique qui va s'y jouer.

27.
p.42, le narrateur évoque la « compagnie » des « ombres ». Les dieux capturés sont leur propre armée, une armée d'ombres, de noms et de masques, une résistance au réel.

28.
p.43, ce qu'on pêche dans l'étang de Malpertuis, ce sont des épithètes, des « carpes miroir », des « perches nacrées », des « anguilles bleutées ».

29.
Le roman est un puits où, si l'on prétend y trouver du réel, l'on ne pêche guère que des reflets. Ce qu'on y trouve est d'une autre étoffe.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 mars 2015.

25 mars 2015

TELLES QU'ELLES NE SONT PAS

TELLES QU'ELLES NE SONT PAS
En lisant « Malpertuis » de Jean Ray, édition de poche J'ai Lu n°1677.

1.
La lutte que les humains livrent contre les dieux passe par le blasphème, lequel est ignoré de l'Unique et simple amusement pour les autres.

2.
J'imagine assez les dieux de l'Olympe se riant de nos blasphèmes comme nous rions des blagues de carambar.

3.
N'avez-vous pas compris que les dieux se nourrissent de nos blasphèmes ?

4.
Je ne me moque pas de Dieu ; même s'il n'existe pas, je crains sa toute puissance.

5.
La « Capture des dieux » ne peut se faire sans dérision. Dans « Malpertuis », Prométhée devient « marchand de couleurs et d'huiles lampantes ».

6.
En vingt-quatre heures, tant de bouches, tant de langues, tant de phrases, de romans inachevés, de sentences et de sorts.

7.
La raison court les rues ; la folie aussi. Toutes deux ne cessent jamais de négocier le prix de chaque passant.

8.
« un certain « pli dans l'espace » pour expliquer la juxtaposition de deux mondes d'essence différente dont Malpertuis serait un abominable lieu de contact. »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.67)

9.
Juxtaposition. Hypothèse des mondes qui se juxtaposent, et de leurs points de contact. L'infini, une somme infinie d'infinis, lesquels multiplieraient leurs coïncidences.

10.
"Malpertuis" est aussi un roman de la descendance. Ainsi, page 110, le narrateur « croit que l'intercession de Doucedame-le-Jeune aura pu atténuer quelque peu les horreurs de la géhenne à la créature qui fut de son sang. »

11.
« We don't see things as they are, we see things as we are. »
(trouvé sur la Toile, attribué à Anaĩs Nin aussi bien qu'au Talmud)

12.
Si « nous ne voyons pas les choses telles qu'elles sont, mais telles que nous sommes », se pourrait-il qu'il en soit de même pour les dieux ?

13.
Et si l'invention des dieux permettait tous les possibles du voir ?

14.
L'infini serait-il un crédit illimité ouvert à tous les dieux ?

15.
Je ne vois point, en ce qui est de l'humain, quelle est la différence d'être « à tous les vents » et d'être « à tous les dieux ».

16.
Notre réelle administration, c'est la mort ; notre juste comptabilité, c'est la mort.

17.
« Vive la mort » est un slogan abominable ; mais « vive la vie » peut être si souvent obscène.

18.
Je n'associe pas toujours le diable à la chaleur ; je l'associe plus fréquemment à l'inhumanité radicale du froid, dont le présent me semble si souvent contaminé.

19.
Il est un froid que l'on entend dans certaines voix, des voix de terre, des voix pleines de passé et de choses mortes.

20.
«- La déesse pleure… on a volé la lumière à ses yeux et à son cœur ! »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.80 [une voix])

Les dieux pleurent autant des larmes des hommes que de leurs rires.

21.
Entendu Michel Onfray sur France Inter justifier ainsi son abstentionnisme électoral : « Il faut choisir entre la peste et le choléra, et moi je n'ai pas envie d'être malade. »

Je suis d'accord.

22.
18/03/2015. Le feuilleton de France Culture consacré à JIm Morrison : « La beat generation est une bande d'enfants sur le bord de la route et qui parle de l'Apocalypse. »

23.
Malpertuis contracte l'apocalypse dans le secret de sa demeure – la demeure : un des deux noms de l'être, l'autre étant « ailleurs ».

24.
N'est-on jamais que manifestement, y compris à soi-même ?

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 mars 2015.

24 mars 2015

QUE ÇA VOUS A

QUE ÇA VOUS A

Puis v'là qu'ça vient
V'là qu'ça vient
Invisible
Puis qu'ça vous tue
Qu'ça vous tue
L'oeil terrible

L’œil terrible
Que ça vous a
Qui vous suit pas à pas
Vous vous dites c'est pas possible
J'suis une cible
J'suis une cible
Ou quoi ?

Puis vl'à qu'ça s'envenime
Qu'ça s'envenime
Qu'ça vous empoisonne
C't'un coup de chien
Zêtes plus rien
Qu'une pauv' pomme.

Pourquoi donc qu'elle est partie
Qu'elle vous a laissé blanquette
De veau sur la banquette
Pourquoi donc qu'elle est partie
Et vous dites pourquoi j'suis comme
Ça moi comme ça moi comme

Un œil terrible
Que ça vous a
Qui vous suit pas à pas
Vous vous dites qu'c'est terrible
Et difficile
Et difficile
Oui

Et ça vertige et ça vertige
Comme si le vent
Vous poussait en dedans
Et ça vertige et ça vertige
Il neige de p'tits yeux blancs
Ça fait des fantômes dans les champs.

Voilà qu'les rues se gondolent
Que les toits s'désarçonnent
Qu'un christ bleu sort de sa croix
Vous vous dites qu'il fait froid
Qu'vous boiriez bien un vin chaud
Si vous aviez encore vot' peau sur les os.

L’œil terrible
Que ça vous a
Qui vous suit pas à pas
Vous vous dites On dirait bien pourtant
Que j'suis
Pourtant que j'suis
Immobile
Immobile
Immobile.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 mars 2015.