L'AFFAIRE CALAS (VOLTAIRE, Traité sur la Tolérance, extrait du chapitre I, 1763)

Jean Calas a été accusé d'avoir commis un parricide (le meurtre d'un parent) sur la personne de son fils.Il l'aurait étranglé et pendu pour faire croire à un suicide. L'affaire se déroule dans une famille protestante (huguenote) et le mobile serait une conversion éventuelle de la victime au catholicisme.
Rapidement, la justice est convaincue de la culpabilité de l'ensemble de la famille : outre Jean Calas, sa femme, son autre fils, Pierre, un ami de passage nommé Lavaisse et la servante sont inquiétés.
Le procès est entaché d'irrégularités et pourtant, Jean Calas est condamné au supplice de la roue et exécuté. Un an plus tard, Voltaire démontre l'innocence de Jean Calas et l'iniquité de la justice dans cette affaire.

Il paraissait impossible que Jean Calas, vieillard de soixante-huit ans, qui avait depuis longtemps les jambes enflées et faibles, eût seul étranglé et pendu son fils âgé de vingt-huit ans, qui était d'une force au-dessus de l'ordinaire. Il fallait absolument qu'il eût été assisté dans cette exécution par sa femme, par son fils Pierre Calas, par Lavaisse et par la servante. Ils ne s'étaient pas quittés un seul moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition était encore aussi absurde que l'autre : car comment une servante zélée catholique aurait-elle pu souffrir que des huguenots assassinassent un jeune homme, élevé par elle, pour le punir d'aimer la religion de cette servante ? Comment Lavaisse serait-il venu exprès de Bordeaux pour étrangler son ami dont il ignorait la conversion prétendue ? Comment une mère tendre aurait-elle mis les mains sur son fils ? Comment tous ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune homme aussi robuste qu'eux tous, sans un combat long et violent, sans des cris affreux qui auraient appelé tout le voisinage, sans des coups réitérés, sans des meurtrissures, sans des habits déchirés ?
Il était évident que, si le parricide avait pu être commis, tous les accusés étaient également coupables, parce qu'ils ne s'étaient pas quittés d'un moment ; il était évident qu'ils ne l'étaient pas ; il était évident que le père seul ne pouvait l'être ; et cependant l'arrêt condamna ce père seul à expirer sur la roue.
Le motif de l'arrêt était aussi inconcevable que tout le reste. Les juges qui étaient décidés pour le supplice de Jean Calas persuadèrent aux autres que ce vieillard faible ne pourrait résister aux tourments ; et qu'il avouerait, sous les coups des bourreaux, son crime et celui de ses complices. Ils furent confondus, quand ce vieillard en mourant sur la roue, prit Dieu à témoin de son innocence, et le conjura de pardonner à ses juges.
Ils furent obligés de rendre un second arrêt contradictoire avec le premier, d'élargir la mère, son fils Pierre, le jeune Lavaisse et la servante ; mais un des conseillers leur fait sentir que cet arrêt démentait l'autre, qu'ils se condamnaient eux-mêmes, que tous les accusés ayant toujours été ensemble dans le temps qu'on supposait le parricide, l'élargissement de tous les survivants prouvait invinciblement l'innocence du père de famille exécuté, ils prirent alors le parti de bannir Pierre Calas son fils. Ce bannissement semblait aussi absurde que tout le reste : car Pierre Calas était ou coupable ou innocent du parricide ; s'il était coupable, il fallait le rouer comme son père ; s'il était innocent, il ne fallait pas le bannir. Mais les juges, effrayés du supplice du père et de la piété attendrissante avec laquelle il était mort, imaginèrent de sauver leur honneur en laissant croire qu'ils faisaient grâce au fils.

VOLTAIRE, Traité sur la Tolérance, 1763, (extrait)

Questionnaire :

1) Pourquoi, Jean Calas ne peut-il être le seul coupable ? (cf les premières lignes du texte).
2) Pourquoi peut-on dire que si Jean Calas est coupable, alors toute la famille est coupable ? (cf 1er paragraphe).
3) Par quel procédé Voltaire, dans le premier paragraphe, tend à prouver l'innocence de chacun des membres de la famille réunie le soir du crime ?
4) Dans le second paragraphe, l'anaphore "il était évident que" semble souligner chacune des propositions d'un syllogisme.  Rédigez ce syllogisme de la façon la plus concise précise. Pourtant le paragraphe se termine sur un paradoxe. Explicitez ce paradoxe.
5) Dans le troisième paragraphe, pourquoi  Voltaire juge-t-il que "le motif de l'arrêt était aussi inconcevable" que tout le reste ?
6) Que signifie l'expression "ils furent confondus" ? (cf dernière phrase du troisième paragraphe).
7) Quel fut le comportement de Jean Calas lors de son supplice ?
8) Après la mort de Jean Calas, que décida la justice ?
9) Pourquoi le bannissement de Pierre Calas semble-t-il absurde et même inique ?
10) Pourquoi peut-on dire que, dans cette affaire,  la justice a été discréditée ?
11) En quoi le texte de Voltaire est-il un bon exemple de ce que doit être un texte argumentatif ?

Vocabulaire :

"une servante zélée catholique" : une servante très catholique
"souffrir" : ici "supporter"
"des coups réitérés : des coups répétés
"expirer" : "pousser son dernier soupir", mourir.
"inconcevable" : que l'on ne peut concevoir, inacceptable.
"confondre quelqu'un" : prouver à quelqu'un son erreur, son hypocrisie, sa culpabilité.
"prendre Dieu à témoin" : prendre Dieu pour
témoin.
"élargir" : terme de justice qui signifie "libérer".
"bannir" : mettre au ban de, interdire quelqu'un de séjour.
"piété" : foi, ne s'emploie que dans un sens religieux.
"anaphore" : répétition en tête de phrase, de proposition ou de vers d'une même formule ou d'un même mot.
"syllogisme" : démonstration logique en trois parties dont le modèle est :
                            1) Tous les hommes sont mortels.
                            2) Or, Socrate est un homme.
                            3) Donc Socrate est mortel.
"paradoxe" : ce qui s'oppose à l'apparence de la logique.
"inique" : injuste
"discrédité(e)" : qui ne semble plus digne de confiance, qui perd sa légitimité.

Patrice Houzeau
Grande-Synthe, le 13 décembre 2005