NOTES SUR LES ETOILES DE LA FAIM DE CHRISTINE LAVANT

Der Heiland lässt vom Baum nicht ab,
Sein Heil gehört der ganzen Welt
und wechselt auch mein Taumel-Gehn
in einen steilen Kreuzweg um.
                (cf Les Etoiles de la faim, Orphée La Différence, p.66)

Le Sauveur ne quittera point l'arbre,
son salut s'adresse au monde entier
même si l'ivresse de ma marche
devait tourner au raide chemin de croix.
               
(traduction : Christine et Nils Gascuel, op. cit. p.67)

"L'ivresse de la marche" qui se change en "raide chemin de croix".
La joie, l'euphorie changée en douleur, en tourment.
Métamorphose de la souffrante. La femme maîtresse des signes.
L'amante et la perdue.
D'autre part, quel est cet arbre où se tient le Sauveur ?
Un point de vue surélevé ? Un ancrage naturel ?
Un centre du monde puisque c'est de ce lieu que le Sauveur appartient au monde. Urbi et orbi :

Sein Heil gehört der ganzen Welt

Ailleurs :

Soll ich den fürchten, der mich sucht,
weil seine Schritte knöchern klappern ?
Mein Mund ist sowieso verflucht
zu Zauberspruch und irrem Plappern.
                (Christine Lavant, op. cit. p. 38)

Dois-je avoir peur de celui qui me cherche,
Des pas claquants de ce squelette ?
Ma bouche, hélas ! est condamnée
A la formule magique, au babil fou.
               
(Traduction : Christine et Nils Gascuel, p.39)

La "parole magique" n'est jamais qu'un "babil fou", un enfantillage.
Elle n'est en aucun cas une arme face à ce "squelette aux pas claquants", ce nous-même une fois que les insectes sarcophages nous auront nettoyés de toute chair, ce "squelette" avec lequel nous avons rendez-vous et qui nous suit pas à pas et dont nous entendons claquer, craquer, grincer les articulations dans chacune de nos paroles, dans chacun de nos gestes.
La souffrante le sait mieux encore.
L'ésotérisme, l'hermétisme, la poésie, cette mise en oeuvre par le langage des forces de l'inconscient, ne peuvent rien contre l'approche de la mort.
Les poèmes de Christine Lavant sont tissés des mots du désarroi, des fils tendus à se rompre de l'angoisse.

D'où cette esquisse amère :

Mein Herz ist längst ein Pfifferling,
die Augen sind zwei Stachelbeeren.
            (Christine Lavant, ibidem)

Mon coeur n'est plus qu'un fifrelin
et mes yeux sont deux baies piquantes.
            
(Trad : Christine et Nils Gascuel, ibidem)

Les poèmes de Christine Lavant : une prédiction, celle de la souffrance comme Révélation.
Les "Etoiles de la faim" constituent un bon titre pour une anthologie : étoiles de la tête qui tourne, avant la syncope, l'évanouissement ; étoiles aussi comme autant de signes d'une volonté de donner un sens à la souffrance.

Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24
le 7 janvier 2006