08 avril 2006
Et le temps referma ses ailes de dragon
ET LE TEMPS REFERMA SES AILES DE DRAGON
NOTES SUR GANGS OF NEW-YORK DE MARTIN SCORSESE (USA, 2002)
Ambiance religieuse de Gangs of New-York, rituel : les tambours et les fifres en écho à d'antiques batailles, Saint-Michel qui a chassé Satan du Paradis, les couleurs et les sons, la neige de New-York, les longs manteaux des tueurs, les combats de rues, pour les rues, par les rues, l'épreuve, la violence. Ici, la mort est américaine et joue du rock n' roll, et joue du couteau. Martin Scorsese a tué John Wayne et affirmé cette vérité : Les Etats-Unis d'Amérique sont nés d'un bain de sang.
New-York, 1846 : Sur la neige, le sang justement. Une bataille de rue entre deux gangs. Un chef tombe. Son fils,- c'est un môme -, assiste à cette bataille, à l'assassinat du père, la mort ultra-violente de celui que l'on appelle : "The Priest", "Le Prêtre".
La bataille achevée, il y a un triangle noir qui marque dès lors cette zone de New-York que l'on nomme "Five Points" (comme les cinq pointes d'une étoile) ; au centre de l'écran, un homme debout, les bras croisés et un corps que l'on emmène.
16 ans plus tard, l'enfant est devenu homme. Il sort de la maison de redressement et apprend que l'esclavage est aboli.
Les Irlandais débarquent ; aux portes de cet enfer que l'on appelait aussi New-York.
Le film conte l'histoire d'un jeune homme né en enfer et redescendu en enfer tandis que le chef des "Natives", "Le Boucher" (joué par Daniel Day-Lewis), tandis que le maître des "Five Points" prétend mener la ville.
Le jeune homme porte le nom d'un port de la vieille Europe : "Amsterdam" et il est joué par Léonardo Di Caprio.
Le jeune homme veut se venger et déterre un couteau et, comme il l'a vu faire par son père, il invoque Saint-Michel et lui demande de lui donner la victoire.
Gangs of New-York est un western, un film sur la conquête d'un territoire, un film sur la victoire d'un homme sur un autre.
Un western, l'illustration de la théorie d'une histoire qui est avant tout une chronologie de la violence.
On flanque le feu aux maisons pour pouvoir les dévaliser. Les pompiers de New-York étaient alors organisés en sociétés privées, concurrentes et rivales jusqu'à l'échange de coups tandis que les flammes dévorent les bâtiments : 37 brigades amateur alors, nous dit-on dans le film.
Une illustration du libéralisme dans ce qu'il a de plus extrême : Les gens livrés à eux-mêmes finissent par s'entretuer. Cette règle, on a pu la vérifier maintes fois en Amérique du Sud où des crétins diplômés de Chicago ont voulu démontrer le contraire ; comme d'habitude, ils se sont plantés et comme d'habitude, ils ont causé beaucoup de malheur.
Rien à voir évidemment avec les sacrifices des pompiers du 11 septembre 2001.
Entre temps, les Etats-Unis sont devenus la première puissance mondiale et la plus grande des démocraties.
Entre temps, les Etats-Unis ont appris que le rôle de l'administration est de canaliser cette hyper-violence : un Etat administré est un Etat qui se donne comme priorité de canaliser la violence générale contre les abus de la violence spécifique.
Cependant, c'est grâce à l'intérêt particulier, - la volonté et les talents personnels -, que s'enrichit la nation : la difficulté est donc d'allier la nécessité administrative à la nécessaire liberté du talent.
Pour l'heure, - ou plutôt pour les 170 minutes qui constituent le film -, il n'est pas question de la priorité donnée au talent, il est question de "la loi du plus fort".
Ce qui n'empêche pas que l'on fait référence à la volonté divine chaque fois que l'on peut.
Il est vrai que le Christ fut le plus fort de tous.
Chaque soir débarquaient les corps des soldats puisque pendant que les gangs se disputent le contrôle de New-York, les Etats du Sud et les Etats du Nord se disputent des territoires, des villes, des drapeaux : Naissance d'une nation dans le sang de ses générations.
Que le tympanon accompagne les chocs des poings nus.
On recrute en enfer puisque c'est la guerre de Sécession.
C'est aussi une histoire entre "une escamoteuse qui est aussi une tourterelle" et "Le Fils du Prêtre", "Son of Priest", qui est en compte avec "Le Boucher".
Jenny l'escamoteuse est jouée par Cameron Diaz.
Jenny l'escamoteuse est une des seules à ne pas payer "Le Boucher" ; elle s'arrange avec lui autrement...
Gangs of New-York est un film de voyous, de truands : Martin Scorsese a ainsi réalisé une oeuvre qui mêle les deux genres les plus représentatifs du cinéma américain : le western et le film de gangsters.
On entend beaucoup de chansons irlandaises dans ces Five Points sanguinolents.
"Dans la nature, y a rien qui ne se rapproche le plus de la chair de l'homme que la chair de porc". "Le Boucher" est un boucher, il travaille avec Tammany le politicien.
Pour donner le change, on pend parfois trois ou quatre petits malfrats, histoire de faire croire au citoyen que la police corrompue des Five Points fait son travail.
On danse avec une chandelle tandis que le "Gang des Réformateurs" donne un bal.
(Ce qui pour moi n'est pas sans faire penser aux bals des différentes sociétés de Dunkerque au moment du grand rideau de fumée que l'on appelle Le Carnaval et pendant lequel bien des comptes sont réglés).
C'est aussi l'histoire d'un désir amoureux, celui d'un jeune homme qui veut se venger pour une jeune femme que l'on choisit pour être la reine du bal.
Fascination des personnages pour les cicatrices.
"Cela fait tout drôle d'être pris sous l'aile d'un dragon" dit Amsterdam, le protégé du Boucher, qui a aidé à organiser des combats de boxe, l'art sanglant des poings du diable.
Sous l'aile du Dragon, le voilà bien près du coeur.
"Dragon, vous avez dit Dragon, comme c'est celtique..."
L'Amérique urbaine est donc née dans la violence et cette violence est née d'un serpent ailé, celui des légendes d''une nation rêvée.
Lors d'une représentation théâtrale, un Irlandais tente de tuer Le Boucher : N'est-ce pas dans un théâtre que fut assassiné le président Lincoln ?
"Une grande gigue de nègre" : c'est ce qu'il dit, Le Boucher blessé à l'épaule, au spectacle d'un noir dansant au son d'une gigue irlandaise.
Le cinéma donne un sens à la représentation de la violence ; en ce sens et d'ailleurs comme tous les arts, il relève du Diable et du Bon Dieu.
Les rapports humains étant basés sur la symbolisation de la violence, on ne peut donc vivre que par la peur, les spectacles terrifiants.
D'où une violence pour ainsi dire intellectualisée, cynique et sarcastique, comme celle à l'oeuvre dans Orange Mécanique de Stanley Kubrick ou Les Chiens de Paille de Sam Peckinpah.
Mais en dehors des salles de cinéma, qu'est-ce aussi que cette ultra-violence des gangs ?
Celle des gangs du tissu urbain new-yorkais du XIXème siècle mais aussi celle des gangs du temps de la prohibition, cette mafia italo-américaine qui, dit-on, a fait et défait certains présidents, celle des gangs identitaires de la fin du XXème siècle, de plus en plus violents, de plus en plus armés, de plus en plus radicaux.
On apprend aux lycéens que les Etats-Unis contituent l'exemple d'un melting-pot réussi, la création d'une nation constituée de peuples différents aux religions différentes, aux cultures différentes mais unis par un même projet : participer à la constante amélioration de la première démocratie mondiale.
Mais en est-il vraiment ainsi ou n'est-ce qu'une illusion sociologique de plus ?
Le Boucher est un boucher mais aussi un homme qui a basé sa vie sur certains principes : la loi du plus fort certes et donc l'affirmation de soi par la plus grande violence mais il s'est fait aussi une idée de ce qu'est un homme d'honneur.
Il a recueilli Jenny quand elle avait douze ans et ne l'a, dit Jenny, "jamais touchée avant qu'elle ne le lui demande".
Gangs of New-York est un film sur les poignards et sur la trahison ; l'ami jaloux trahit le fils du prêtre.
A la pagode chinoise, on célèbre la victoire de 1846.
La mort et la trahison rôdent, flammes secrètes d'un incendie plus secret où couve un incendie plus rapide que le sang.
A la mesure des ailes du plus vaste des Dragons.
Là où le film est habile comme la main d'une escamoteuse : au moment de la vengeance, le fils du prêtre manque son coup et se fait défigurer par Le Boucher qui l'épargne comme jadis il a lui-même été épargné par Le Prêtre.
Vivant, caché par Jenny. Elle évoque la Californie, l'or de la Californie.
D'autres territoires, d'autres batailles, d'autres gangs.
Mais de cela elle ne parle pas.
Les Irlandais ont maintenant un chef, Amsterdam, et un gang, celui des Dead Rabbits (les "Lapins Morts"). Ils entrent en lutte.
La marionnette du Diable signale le centre de commandement des Enfers, centre qui, comme dans tous les univers métaphysiques, est partout et nulle part.
Il tire, le policier qui a ordre de tuer Le Fils du Prêtre : le voilà crucifié, le cogne larron, et Le Fils du Prêtre de lever une armée d'Irlandais débarqués sous les insultes et les jets de pierres des "Natives".
"Nous prenons le nom de Lapins Morts en souvenir de toutes nos souffrances".
Ce sont aussi les débuts de la politique urbaine américaine qui ne se fera donc plus sans effusion de sang. Il apparaît que l'histoire anglo-saxonne est jonchée de cadavres tandis que la Guerre de Sécession saignait le pays.
Jenny s'apprête à partir en Californie.
Amsterdam lance un défi au Boucher.
L'incendie éclate : Les New-Yorkais se révoltent contre la conscription.
Il fallait toujours plus d'hommes à la Guerre Civile ; on mobilise.
Pour échapper à la conscription, il fallait payer 300 dollars.
C'est ainsi que le loup à l'estomac plein attire sur lui la colère du loup à l'estomac vide.
La scène finale est d'une grande violence qui mêle la Guerre Civile à la révolte des New-Yorkais qui brisent, pillent, lynchent les Noirs qu'ils rencontrent, les rendant directement responsables de cette conscription, de cette mobilisation de noms d'hommes déjà morts à peine appelés.
L'armée intervient et tire. La ville est bombardée cependant que le gang des Lapins Morts et le gang des Natifs s'affrontent.
"On posa une bougie sur chaque mort pour que ses amis puissent le reconnaître dans l'obscurité."
C'est donc dans ces ténèbres du malheur que les êtres humains sont voués à porter des bougies, afin d'éclairer quelques instants ce monde de "sang, de sueur et de larmes".
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 31 mars 2006
Hondeghem, le 8 avril 2006
Commentaires
Et , en filigranne, il y a Saint Christophe!CAr l'auteur s'est inspiré de la légende de Saint Christophe, le géant- bandit, brute épaisse qui tue ses parents et devient passeur!!! Voir la Légende dorée (c'est sur le net)...LEmythe est encore plus fort chez Saint Julien l'Hospitalier, mais la référence directe à Saint Christophe, assumée, est assez épantante et donne du sens, poil à la panse!
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