30 avril 2006
"LA SCENE DU PAUVRE"
"LA SCENE DU PAUVRE"
NOTES SUR DOM JUAN DE MOLIERE (Acte III, Scène 2)
Courte mais très intense, et surtout très célèbre scène. Dom Juan, Sganarelle, un pauvre en sont les protagonistes.
Dom Juan et son valet Sganarelle se sont égarés dans une forêt ; cf Acte III, fin de la scène 1 :
DOM JUAN : Mais tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes égarés. Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin.
Dom Juan n'aime guère perdre de temps en vaines paroles. C'est avant tout un homme d'action. Il s'est certes justifié assez longuement de sa conduite libertine à la scène 2 de l'acte I (cf "Quoi ? tu veux qu'on se lie au premier objet qui nous prend,...") dans une fameuse tirade sur la nécessité qu'il y a pour lui à conquérir les femmes ainsi que le font les conquérants de nouveaux territoires. Il s'expliquera encore plus longuement sur sa conduite à la scène 2 de l'acte V dans un discours à Sganarelle sur les bénéfices à retirer de la tartufferie dont désormais il compte faire étalage en public (cf "l'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus.").
Mais ses plaidoyers sont réservés à l'espace privé, c'est-à-dire à sa relation avec Sganarelle, ce fasciné d'avoir pour maître un homme si orgueilleux d'oser ignorer et donc défier Dieu lui-même. Le public est donc dans le secret de Dom Juan lorsqu'il s'épanche auprès de son serviteur.
En dehors de la sphère privée, Dom Juan écoute plus qu'il ne parle comme le montre par exemple le silence éloquent qu'il observe face aux avertissements de Done Elvire à la scène 6 de l'acte IV.
La scène dite "du Pauvre" présente elle aussi un Dom Juan qui, certes dialogue avec Le Pauvre, mais qui, à aucun moment, ne justifie sa position. Un grand seigneur n'a d'ailleurs pas à se justifier puisque sa seule présence donne sens à toute chose, et avant tout justifie jusqu'à l'existence de tous ceux qui sont amenés à graviter autour de lui.
Donc, Dom Juan et Sganarelle demandent leur chemin à un homme que la didascalie initiale présente sous le nom de Francisque, un pauvre. Un personnage donc parmi d'autres, un anonyme de la pauvreté. C'est pourtant le nom générique de "Le Pauvre" qui seul est employé dans cette scène 2, Le Pauvre incarnant ainsi l'esprit de pauvreté et plus particulièrement une ligne de conduite, celle des ermites, des pieux mendiants qui "prient le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui" lui "donnent quelque chose" :
SGANARELLE : Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.
A la rudesse de la requête faite à la Sganarelle, un peu à la brusque, à la diable, -surtout quand Sganarelle a à faire à des gens qu'il se sent en mesure de mépriser -, Le Pauvre répond avec civilité :
LE PAUVRE : Vous n'avez qu'à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt. Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour.
Le Pauvre se montre fort civil et prévenant du chemin de ceux qui lui apparaissent non sous les traits d'un grand seigneur et de son serviteur, mais sous l'apparence d'un médecin (Sganarelle) et d'un homme "en habit de campagne" puisque l'Acte III s'ouvre justement sur ces déguisements qu'à l'initiative de Sganarelle, les deux hommes ont revêtu ; cf Acte III, scène 1 :
SGANARELLE : Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un et l'autre déguisés à merveille.
Pourquoi ces déguisements ? C'est qu'à la fin de l'Acte II, Dom Juan est prévenu que "douze hommes à cheval" le cherchent. Il s'agit de Dom Carlos et de Dom Alonse, les frères d'Elvire, et de leurs suivants. Les deux frères veulent, comme il se doit, venger l'honneur bafoué de leur soeur.
Cependant, au-delà des apparences vestimentaires, - comme si elles n'avaient pas d'importance -, Le Pauvre semble seulement s'adresser à Dom Juan quand il lui demande l'aumône. Il est vrai que Dom Juan lui-même s'est montré fort civil tout en employant un seigneurial tutoiement :
DOM JUAN : Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon coeur.
LE PAUVRE : Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône ?
Telle demande est logique puisque Le Pauvre n'a d'autre occupation que de prier et de vivre en ermite. Aussi vit-il de la charité.
On sait depuis la scène d'exposition que Dom Juan est un "grand seigneur méchant homme" "qui ne croit ni Ciel, ni loup-garou". Un homme si méchamment sceptique pratique-t-il la charité ?
Sans doute, puisque c'est un grand seigneur et qu'il doit donc faire preuve de libéralité, de largesse ; pour lui, l'argent est censé ne pas compter et n'être qu'un moyen de souligner l'excellence de sa présence au monde.
Mais Dom Juan est aussi un homme qui ne manque ni de curiosité envers ses semblables, ni d'humour :
DOM JUAN : Ah ! Ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois.
Ce à quoi Le Pauvre répond tout simplement :
LE PAUVRE : Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens.
Voici une réponse qui ne peut qu'agacer Dom Juan.
D'abord parce que c'est celle d'un croyant et que l'ironie de la pièce veut que ce soit le plus pauvre des croyants, - un simple ermite -, qui prie pour la bonne fortune du grand seigneur libertin.
D'autre part, cet homme se présente lui-même avec la plus grande humilité. Trois lignes suffisent à le définir et la simplicité de la proposition "Je suis un pauvre homme" s'oppose à la complexité et à la longueur des discours que l'on tient encore aujourd'hui sur le "Grand Seigneur méchant homme".
Enfin, pour un homme si humble, la voie à suivre semble claire et droite : se retirer du monde et prier. Voilà la raison de sa présence dans la forêt alors que Dom Juan et Sganarelle, pour l'heure, n'y sont que deux égarés.
Dom Juan pourrait prendre avec humour cette ironie des événements, auquel cas, il ne dirait rien d'abord, sourirait puis prendrait congé.
Mais il ne peut taire son agacement :
DOM JUAN : Eh ! prie-le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.
Cette réponse de Dom Juan est imparable. C'est d'ailleurs ainsi que nous vivons ; nous travaillons à notre propre fortune et ne nous mettons "en peine des affaires des autres" que si les circonstances nous y obligent.
A cette remarque quelque peu acerbe, Le Pauvre ne répond pas, sa condition étant d'ailleurs incompatible avec la dispute.
D'ailleurs, que pourrait-il répondre ?
D'ailleurs, pourrait-il répondre sans risquer que le grand seigneur ne l'assomme ou même ne le tue ?
Sganarelle, devant l'étonnement du Pauvre, devant sa consternation sans doute, révèle alors à l'ermite le principe de base de la métaphysique donjuanesque :
SGANARELLE : Vous ne connaissez pas Monsieur, bonhomme ; il ne croit qu'en deux et deux sont quatre et en quatre et quatre sont huit.
L'intervention de Sganarelle est faite sans méchanceté aucune ; elle n'a pas d'autre but que de prévenir Le Pauvre de la nature réelle de son interlocuteur, une manière de dire :"N'insistez pas !".
Mais Dom Juan est décidément curieux d'en apprendre plus sur cet homme qui, de fait, est son antithèse complète.
Ainsi, son anonymat est complet ; "Je suis un pauvre homme" dit-il sans préciser son nom et sa solitude semble totale alors que Dom Juan occupe "une place dans le monde", a un rang à tenir dans la société de son temps. Qu'il soit aimé ou haï, il est avant tout un membre de la noblesse et se doit donc de se distinguer ; cf Acte III, scène 4 :
DOM JUAN, se reculant de trois pas et mettant fièrement la main sur la garde de son épée. Oui, je suis Dom Juan moi-même, et l'avantage du nombre ne m'obligera pas à vouloir déguiser mon nom."
Aussi, bien qu'il connaisse déjà la réponse, pose-t-il cette question à l'ermite :
DOM JUAN : Quelle est ton occupation parmi les arbres ?
LE PAUVRE : De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.
Un tel emploi du temps, si dégagé des appétits terrestres, ne peut que provoquer l'insolente logique du discours donjuanesque :
DOM JUAN : Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ?
Le mode interro-négatif souligne la perfidie de la remarque, qui semble d'ailleurs sinuer à la façon d'un serpent, - Dom Juan étant ici tout à fait vipérin -, remarque à laquelle Le Pauvre répond sans se départir de sa simplicité :
LE PAUVRE : Hélas ! Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité [ = pauvreté] du monde.
Simplicité de la réplique qui permet, bien sûr, le déploiement du syllogisme :
1) DOM JUAN : Tu te moques : un homme qui prie le Ciel tout le jour ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires.
C'est au concept de la divine providence que Dom Juan s'attaque ainsi, car, comment croire en un Dieu qui laisserait dans "la plus grande nécessité du monde " ses plus fidèles serviteurs ?
2) LE PAUVRE : Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.
Autrement dit, l'homme qui a fait voeu de pauvreté est voué à crever de faim.
3) DOM JUAN : Voilà qui est étrange, et tu es bien mal récompensé de tes soins.
La conclusion est logique et, au delà de l'infirmation de la proposition "le Ciel y pourvoiera", elle suggère que l'état d'ermite est bien "étrange", difficile à concevoir et que la foi de tels hommes frise l'absurde.
Dom Juan, en toute logique, a raison et voilà Le Pauvre confondu.
Mais s'il a convaincu son public, a-t-il convaincu son interlocuteur, ou du moins ébranlé sa foi ?
C'est peut-être ce qu'il va maintenant chercher à savoir dans la deuxième partie de cette scène. Pour cela, il ne va pas hésiter à jouer le rôle de tentateur :
DOM JUAN : (...) Ah ! Ah ! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer.
Dom Juan incite Le Pauvre à blasphémer.
Il se fait donc tentateur et la scène se joue maintenant entre deux principes : celui du Bien, celui du Mal ; le Diable et le Bon Dieu.
LE PAUVRE : Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
Le Pauvre n'est pas docteur en théologie. Il n'est qu'un ermite qui met toute sa force en sa foi et qui, naïvement, s'étonne de la malignité des intentions de l'homme qu'il a tantôt renseigné.
Dom Juan n'a donc plus qu'à insister car, si Le Pauvre accepte de blasphémer, sa victoire sera totale puisqu'il aura prouvé par la simple logique d'abord puis par l'expérience des faits que la piété n'est en fin de compte qu'une posture et que la foi qui semble la plus solide n'est qu'une vanité de plus.
Il est même aidé, le grand seigneur tentateur, par le pourtant croyant et très crédule Sganarelle qui, cependant, reste pragmatique et relativise le mal qu'il y aurait à blasphèmer pour éviter de crever de faim :
SGANARELLE : Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal.
Les philosophes y verront du mépris de la part de Sganarelle.
Ah bah ! j'y vois plutôt du bon sens, et une grande sympathie pour la faiblesse humaine.
D'ailleurs, si nous étions plus forts, le monde serait sans doute invivable.
Remarquez que pour la majeure partie des habitants de cette planète, il doit bien souvent sembler invivable, ce monde.
Le Pauvre, lui, n'hésite à aucun moment et finit par affirmer :
LE PAUVRE : Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.
Plutôt que de renier son Dieu, l'ermite préfère risquer la mort. Cela s'appelle l'abnégation.
Et tend à prouver que la foi est une forteresse imprenable.
C'est ce que comprend Dom Juan qui a alors cette formule restée célèbre :
DOM JUAN : Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité.
Trait de génie de la part de Molière que ce remplacement de l'expression usuelle "pour l'amour de Dieu" par cette formule : "pour l'amour de l'humanité".
C'est parce que les hommes sont capables de tels sacrifices, capables en fin de compte de mourir pour des idées, que Dom Juan accorde son aumône, et sans doute son estime, au Pauvre.
Dom Juan lui-même refusera de se rendre aux évidences du Ciel et restera donc juqu'au bout fidèle à ses convictions ; cf Acte V, scène 5 :
DOM JUAN : Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir.
En cela, cette très belle "Scène du Pauvre" sonne comme un présage et fait de Dom Juan un personnage double : Un diable métaphysique en même temps qu'un homme d'honneur.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 avril 2006
EXEMPLE D'ENONCE POLYSEMIQUE
EXEMPLE D'ENONCE POLYSEMIQUE
Entendu dans une chanson à la radio :
"J'aimerais bien que les cigarettes soient un peu moins chères ;
Ça ferait du bien au porte-monnaie de ma grand-mère !"
Intéressant cet énoncé car : que peut-on en déduire ?
1) Que le narrateur va sans doute régulièrement taxer sa grand-mère afin de s'acheter des clopes ; ce qui n'est pas bien puisque le Président de la République Française Jacqu'à-dit "c'est pas moi" a dit que c'était pas bien de fumer, de boire, de s'addicter ainsi pendant que le gouvernement fait tout ce qu'il peut pour nous distraire avec des manifestations diverses et variées et même des affaires d'espionnage avec rien que des faux documents et des faux culs dedans.
2) Que le narrateur a une grand-mère qui fume comme la tête à Corne d'Aurochs quand il réfléchit trop et qui a pas beaucoup d'sous ; alors elle râle rapport à l'augmentation du prix des cigarettes ordonnée par les playboys du gouvernement (tous des .... ; les récentes lois sur l'homophobie m'empêchent évidemment de préciser la pensée de la grand-mère du narrateur). Du coup, pour que sa grand-mère puisse continuer à s'acheter ses gitanes maïs filtre, son petit-fils, qui est un bon garçon, s'est mis à la chanson.
3) Que le narrateur taxe régulièrement sa grand-mère pour s'acheter des cigarettes ; ce qui fait que, la grand-mère fumant elle-même comme c'est pas permis à c't'âge-là, ça lui fait vraiment beaucoup de tunes parties en fumée et vu que les artistes peintres du gouvernement n'ont sans doute rien d'autre à fiche qu'à enquiquiner les buralistes en augmentant régulièrement le prix de paquet de fumigènes, il est prié, le bon garçon qui s'est mis à la chanson, de faire un tube rapido et d'arrêter de fumer, alors quoi !
4) Que le narrateur est non-fumeur, et sa grand-mère aussi (d'ailleurs, elle fait du vélo) et que c'est la petite amie du narrateur qui va taxer la mèmère ; et même qu'avec les sous, elle s'achète pas que des cigarettes, si vous voyez ce que je veux dire...
Voilà ! On voit bien donc que cet énoncé est particuliérement intéressant car particuliérement polysémique et que de plus, il est en phase avec la réalité, surtout si l'on fume et/ou que l'on a une grand-mère.
Qui fume.
Ou pas.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 avril 2006
"Fleuve d'oubli"
"FLEUVE D'OUBLI"
NOTES SUR LE POÈME LE LETHE DE BAUDELAIRE
Évocation de la maîtresse par Baudelaire :
Viens sur mon coeur, âme cruelle et sourde,
Tigre adoré, monstre aux airs indolents ;
Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
Dans l'épaisseur de ta crinière lourde ;
A la fois une "âme" et un "tigre".
Ce n'est pas l'âme qui est aimée du narrateur, mais une manière d'être et, concrétement, un corps monstrueusement animal.
Le "Tigre" est ainsi adoré comme un gros chat, une familière et féline présence féminine.
Dangereuse sans doute.
Ce qui est mortel est lié aux odeurs. Les cadavres puent la mort ; la rose embaume les saints :
Dans tes jupons remplis de ton parfum
Ensevelir ma tête endolorie,
Et respirer, comme une fleur flétrie,
Le doux relent de mon amour défunt.
Jusqu'à l'allitération "f" qui évoque le froissement des "jupons" ; ici, ni charogne, ni odeur de sainteté mais le parfum de la femme adorée, ou encore celui de la "fleur flétrie".
Il ne s'agit plus de tigre mais des préliminaires à la déréliction. Ce qui passe par un fétichisme du jupon parfumé.
Il y a certes érotisation du vêtement, via le parfum, le "doux relent", mais au service d'une contemplation morose, sinon morbide : l'odeur du corps rappelle l'échec amoureux.
La douceur et la beauté deviennent dès lors l'apanage du sommeil et la fauve aimée une sorte de lit, de couche que le narrateur partage avec l'objet de sa contemplation :
Je veux dormir ! dormir plutôt que vivre !
Dans un sommeil aussi doux que la mort ;
L'affirmation de cette volonté de s'abandonner au sommeil (cf "je veux" et les points d'exclamation) est instructive. Il s'agit aussi d'une volonté de renoncer au réel ou plutôt à cette vie qui ne fut certes pas très douce et qui, pour le narrateur, ne semble avoir de valeur qu'esthétique ; et encore, l'érotisme y tient-il la première place :
J'étalerai mes baisers sans remord
Sur ton beau corps poli comme le cuivre.
Aussi, le lit partagé devient-il un "abîme" et la femme "fleuve d'oubli", le Léthé, ce fleuve des mythologiques Enfers grecs, effaçant toute mémoire, dote la conscience du narrateur d'une absolue nouveauté :
Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l'abîme de ta couche ;
L'oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers.
C'est sans doute ce qu'il chercha, Baudelaire, cette absolue nouveauté des paradis artificiels , jusqu'à pressentir le goût de la mort :
O Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !
(Charles Baudelaire, Le Voyage, deux dernières strophes)
La mort, crève-coeur, vide-sang, face de terre.
Destin fait, porte close, et nous nous confondons alors avec nos synonymes.
Destin certes. Pour l'appelant, désormais :
A mon destin, désormais mon délice,
L'appelant s'amusant de la musique syllabique, - cette dentale trois fois revenante -, et la soumettant, cette musique des syllabes, au charme d'un construction si habile qu'elle fait rimer "délice" avec "supplice" :
A mon destin, désormais mon délice,
J'obéirai comme un prédestiné ;
Martyr docile, innocent condamné,
Dont la ferveur attise le supplice,
Pour un peu, il se prendrait pour un saint, l'Héautontimorouménos, Saint-Laurent sur le gril, le bourreau de soi-même...
En tout cas, il se soigne l'oxymore : "martyr docile", "innocent condamné".
Et tout cela pour un fantasme, une fantaisie gothique :
Je sucerai, pour noyer ma rancoeur,
Le népenthès et la bonne ciguë
Aux bouts charmants de cette gorge aiguë
Qui n'a jamais emprisonné de coeur.
Où l'on voit que le narrateur découpe la réalité en angles et autres "bouts", à la manière d'un photographe, ou, - plus curieux encore -, à la manière des peintres cubistes du début du XXème siècle :
Aux bouts charmants de cette gorge aiguë
Pointes des seins et lumière de chair, losange de la gorge.
D'ailleurs, cette féline somnifère n'est vraiment qu'un pur apparaître, vu qu'elle "n'a jamais emprisonné de coeur". Une vraie fauve, un "Tigre", puisqu'on vous le dit !
Quant au "népenthès", il vient du grec nêpenthês (= qui dissipe la douleur) ; dans l'Antiquité, ce mot désignait une "boisson magique contre la tristesse et la douleur physique" (Larousse, 1980). De même, la ciguë n'est sans doute pas évoquée ici en tant que poison mortel, - poison dont d'ailleurs les premiers fonctionnaires se servirent pour se débarasser du premier philosophe -, mais en tant que antispasmodique. Dangereux tout de même.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 avril 2006
28 avril 2006
"Evidemment, l'endroit est étrange."
"Evidemment, l'endroit est étrange."
Note sur Intermezzo de Jean Giraudoux (Acte I, scène première)
Cela commence par l'étrangeté. Où l'on voit aussi que Le Maire est un homme d'évidence :
LE MAIRE, entrant seul et criant.
Oh ! Oh !... Evidemment, l'endroit est étrange. Personne ne répond, pas même l'écho... Oh ! Oh !
Commencer une pièce en soulignant l'étrangeté du lieu, c'est souligner en même temps que la scène, au delà du lieu fonctionnel, est un lieu d'être, un horizon de répliques, de gestes, de figures et de masques.
Quelques répliques plus tard, à la question du Maire sur l'improbabilité de rencontrer un fantôme sur un terrain de golf, Le Droguiste répond que "peut-être en rencontrera-t-on plus tard", mais que, pour qu'il y ait revenant, il faut d'abord qu'il y ait eu une intensive et pérenne présence humaine des deux sexes évidemment, - la mort étant liée à l'amour puisqu'il faut bien que nous ayons du chagrin -.
Présence humaine, c'est-à-dire, accumulation "sous les allées et venues des joueurs de golf mâles et femelles" de "cet humus de mots banals et de vrais aveux, de bouts de cigares et de houpettes, de rivalités et de sympathies nécessaires pour humaniser un sol encore primitif."
Dans cette réplique, les mots "humus" et "humaniser" semblent si proches soudain comme si Le Droguiste voulait rappeler que nous ne venions du sol que pour y retourner, "mâles et femelles", humbles par nature, individus d'une espèce bavarde et sincère, légère et coquette, jalouse et sentimentale, une humanité en somme sans laquelle le sol n'est "encore" que "primitif".
Pas de fantôme dans le désert.
Les fantômes sont aux hommes, revenants des tourments de l'humaine condition.
Le terrain de golf, comme la scène de théâtre d'ailleurs, n'est fréquenté que lorsque l'on y joue.
Ainsi, "ces beaux terrains bien dessinés, exhaussés, surveillés, sont certainement les moins maléfiques !... D'autant plus qu'on les plante en gazon anglais, c'est-à-dire avec la graminée la moins chargée en mystère..."
L'aire de jeu est donc nécessairement dépourvue de toute part de mystère. Ce n'est pas le théâtre en lui-même qui est énigmatique, ce sont les comédies, les tragédies, les Mystères que l'on y représente.
On ne peut jouer son rôle dans un lieu hanté.
On ne peut prétendre prendre la place d'un revenant.
Il ne peut y avoir qu'un fantôme à la fois.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 28 avril 2006
A propos de l'Affaire Clearstream
A PROPOS DE L'AFFAIRE CLEARSTREAM
On peut légitimement s'interroger sur les dessous pas très propres de "l'Affaire Clearstream" : un corbeau apparemment très aux ordres aurait fait parvenir à la justice de faux documents (listings informatiques caviardés et autres amuseries) et cela dans le but de mouiller l'actuel Ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy dans une affaire de compte luxembourgeois.
Clearstream est en effet une société luxembourgeoise qui s'apprêterait, dit-on, à se plaindre auprès de la justice française qu'on fait rien qu'à les embêter.
Du coup, à droite, ça pue un peu le rat derrière les tentures, et des journalistes pas toujours bien intentionnés et parfois complétement manipulés laissent entendre que le coup viendrait de Matignon (Dominique de Villepin) ou qu'il y aurait "manipulation dans la manipulation" et autres psychotages.
Non mais franchement ! Vous voyez Dominique de Villepin tremper ses blanches mains d'énarque et de poète dans les bacs à huile de la maison Barbouze pour tenter de torpiller son adversaire politique numéro 1 du moment qu'est Nicolas Sarkozy ?
C'est du travail pour Corne d'Aurochs, ça, pas pour le Premier Ministre, et surtout pas celui-là !
En attendant, le juge en charge du dossier a instruit des perquisitions dans le bureau même du Ministre de la Défense, la très réglementaire Michèle Alliot-Marie, ainsi que dans certains bureaux liés aux services dits "secrets" (DGSE, DST, Loges de concierges parisiens, Chez Popol "On n'sait rien, on dit tout !" et autres annexes bistrotières,...). C'est ce que nous apprend le Journal de la Nuit de France 3, ce soir du jeudi 27 avril 2006, tout de suite après la diffusion du très beau film Tigre et Dragon (Ang Lee, Chine, 2000) qui vaut mieux que toutes ces conneries.
Bizarre bazar que cette "Affaire Clearstream" ! S'il s'avère que le corbeau est un fonctionnaire des prestigieux services de la barbouzerie française, il y a donc eu ordre et donc couverture politique et donc, le problème est le suivant, mon cher Watson : qui donc a donné cet ordre de falsification de documents ou qui a demandé que l'on employât de ces moyens indélicats, "vous savez bien ce que je veux dire", et qu'ainsi l'on embarrassât Nicolas, "vous avez carte blanche ! Mais oui, mais bien sûr, enfin, cher ami, vous me connaissez, je ne suis pas homme à, et bonjour à Madame !".
Comme je l'ai écrit plus haut, certains disent que ce serait un complot fomenté par Dominique de Villepin en personne : moi, je n'y crois pas. Si c'était vrai, il serait donc non seulement un âne politique, - comme l'a prouvé son cuisant échec dans la mise en place de la réforme du Contrat Première Embauche (CPE) -, mais de plus, il serait dangereux, sinon inconscient, car quand on commence à jouer au con, il n'y a pas de raison que ça s'arrête !
Je me refuse à croire en sa culpabilité dans cette idiotie : Villepin a certes prouvé qu'il pouvait être d'une très grande maladresse, mais cette maladresse ne va pas, je crois, jusqu'à l'indélicatesse. De plus, je pense qu'il a d'autres problèmes à régler étant donnée qu'elle est quand même très forte, la tension internationale qui, accompagnant le troisième choc pétrolier, tend à radicaliser les positions du monde fondamentaliste musulman aussi bien que celles de l'occident.
Des rumeurs courent aussi sur des réglements de compte entre marchands d'armes, - c'est ce que j'ai entendu sur France Info la semaine dernière -. Là, ce serait moins étonnant : ces gens-là n'ont pas d'âme et sans doute lécheraient-ils les bottes d'un dictateur avec l'absolue conviction de faire leur devoir si cela pouvait leur rapporter encore plus de dollars, encore plus d'euros, encore plus de pouvoir.
On prononce des noms à la radio comme ça sans preuve, mais comme c'est Machin du journal Bidule qui l'a dit, on peut lui faire confiance vu que chacun sait qu'il couche avec la fille de Bidule du journal Machin dont le Directeur est au mieux avec la belle-soeur du sous-délégué à la question de la répartition des rames de papier dans les services de l'administration fiscale (Si ça se trouve, un tel poste existe !).
Et si tout simplement, tout cela ne se passait pas au plus haut sommet de l'Etat mais à des milliers de miles en dessous ?
Et si "l'Affaire Clearstream" n'était pas autre chose qu'un bel exemple d'opération Dupond-Dupont ?
Permettez-moi tout d'abord de rappeler le principe de base de "l'Opération Dupond-Dupont : il s'agit de donner un ordre stupide à un parfait crétin de manière à mouiller une tierce-andouille.
Illustration et cas pratique : l'Affaire Clearstream.
Phase 1 : L'ordre stupide et le parfait crétin.
Quelqu'un donne volontairement, en toute connaissance de cause, un ordre stupide : caviarder les listings d'une entreprise luxembourgeoise de manière à y faire apparaître le nom du très populaire Nicolas Sarkozy, entre autres d'ailleurs... mais les autres ne sont là que comme faire-valoir, puis évidemment, il est demandé à l'éxécutant de jouer le vilain corbeau en faisant parvenir les documents trucmuchés au juge adéquat.
Trouver le parfait crétin qui accomplira cet ordre n'est pas bien difficile, en général, c'est pas ça qui manque.
Phase 2 : Puisque l'ordre est stupide et le crétin très efficace, le juge adéquat flaire rapidement l'embrouille. Choisir de préférence un juge expérimenté et doté d'un cerveau en bon état de marche (ça, par contre, ce n'est pas toujours immédiatement disponible sur le marché !). Où l'on voit alors, si on suit bien, que l'objectif du donneur d'ordre initial est donc, non pas tant de mouiller Nicolas Sarkozy que d'obliger une tierce-andouille à la perception des chaussures palmées, - ou des rangers palmées de même -, nécessaires au plongeon.
Phase 3 : Tout le monde, un temps, pédale dans la choucroute mais qu'à cela ne tienne ! Le juge adéquat finit par trouver sinon le coupable, - en l'occurrence le volatile assermenté -, en tout cas l'origine de la falsification et le nom du chef, sous-chef, adjoint au sous-chef, conseiller, délégué, détaché, stagiaire, officiellement responsable de cette regrettable affaire. Tout le monde y croit, - même le juge si ça se trouve ! - et la tierce-andouille innocente, fatalement innocente, se verra rayer des cadres, ou muter direction Placard-les-Monts, à moins qu'elle ne se voie proposer de faire valoir ses droits à la retraite anticipée.
Fin de l'Affaire Clearstream dont alors on ne parlera plus guère car pendant ce temps-là qu'ils font joujou, les pieds nickelés, qu'est-ce qu'ils font, les barbus ? Eh bien, ils préparent leurs bombes, bien sûr !
Quant au contribuable honnête, eh bien, il paie !
Vous me direz : "Et si le coup venait de l'étranger ?"
Oui, mais alors là, c'est un autre monde ! Oh, bien sûr, il peut s'agir d'une agacerie d'origine incontrôlée, un petit exercice pratique de déstabilisation d'un service à l'usage des apprentis barbouzes-men ou barbouzkis d'au-delà nos frontières naturelles (il ne nous reste plus que celles-là de toute façon, les autres, Bruxelles les a mangées !).
Oui, c'est possible.
Mais j'incline à croire, vu la qualité du produit, que c'est du pur Made in France.
Mais bien sûr, moi, c'que j'en dis...
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 28 avril 2006
EN REGARDANT TIGRE ET DRAGON
EN REGARDANT TIGRE ET DRAGON
TIGRE ET DRAGON : CALLIGRAPHIE
Une toute jeune fille de l'aristocratie
Apprend comme il se doit l'art de la calligraphie,
Le geste parfait comme celui de l'escrimeur
Qui consiste à puiser dans l'encre noire
Des lettres de haute élégance sur la finesse du papier.
Droite comme un signal, elle avoue sa sympathie
A l'aventurière, et, calligraphiant son nom,
Dessine en même temps une épée.
L'épée dont il est question dans Tigre et Dragon
A pour nom Destinée ; les secrets de sa réalisation,
Le temps les a oubliés et l'épée n'a pas d'autre âme
Que celle de celui qui la manie ; alors l'épée danse
Et chante ; la jeune fille au poignet si agile
Mêlant son nom au fil de l'épée, scelle ainsi sa destinée.
TIGRE ET DRAGON : VOLTIGEUSES
Une cérémonie de mariage ; il faut attirer la Hyène
Puisqu'un Maître n'abandonne jamais son disciple.
La fiancée s'est enfuie, - est-elle dans le désert ? - ;
Le jeune Maître Long est une jeune fille entre tigre et dragon
Qui répond Moi je suis... Moi je suis et qui se bat
Tu peux toujours serrer ton poing, tu ne tiens que du vide ;
Ouvre ta main et tu possèdes la terre entière.
Dit-il, le chevalier qui a renoncé à la méditation.
Le jeune Maître Long enfin sera ce dragon planant dans les airs.
Tigre et Dragon est un film de femmes combattantes :
La Hyène, la Grande Soeur et le très jeune Dragon venimeux ;
Elles voltigent, volent de toit en toit, souples dragons,
Araignées gymnastes, leurs assauts sont des danses
Qu'accompagnent les tambours et le balancement des arbres.
Note : Tigre et Dragon est un film d'Ang Lee (Chine, 2000)
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 28 avril 2006
27 avril 2006
FUMEUSE
FUMEUSE
Elle dit qu'elle est une droguée de la nicotine.
Elle dit qu'elle pense à sa première cigarette du matin lorsque les pointes de ses seins sont dures ; elle allume une cigarette avant de préparer le café.
Elle dit qu'elle arrête parfois.
Alors elle va dans les salles où des femmes et des hommes travaillent leurs corps pour être plus performants, pour enfin être assez beaux pour leur plaire.
Elle ne plus attention alors aux nonchalances charmeuses des fumeuses, au regard appuyé des hommes cavaleurs dans les bars.
Mais souvent elle mange trop.
Elle dit que tout le monde le sait :
Les fumeurs sont à 10 % en dessous de leur poids.
Elle grignote des biscuits, des barres de chocolat, des fruits, des amuse-gueule.
Elle éprouve la nostalgie des fumeuses.
Elle en a envie, de cette vie nerveuse et rêveuse et fiévreuse, adolescente, rêvée,
Cette vie sans fin des fumeuses.
Elle dit qu'elle a envie d'un café.
(Ce texte a été publié une première fois dans la revue Ecrit(s) du Nord, numéro 7 (livraison d'octobre 2001, p.39)
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 avril 2006
ARBRES
ARBRES
Des élancements noirs plongent leurs racines vers le ciel.
Il s'agit d'une garde sombre.
Le long de leurs torses tatoués de mousse des dizaines de bestioles d'un empire d'herbes s'affairent avec une obstination de bons élèves.
De là où il est il semble que les branches griffent le ciel d'un blanc cassé de vitre sale.
Les messagers y font des pauses nerveuses.
Puis puisque la pluie règne ici comme une mauvaise habitude, le rêveur soulève sa tête, meut son corps et dans une grimace d'homme dérangé décide de reprendre le cours quotidien de ses activités nécessaires.
Ce texte a été publié une première fois dans la revue Ecrit(s) du Nord (numéro 7, livraison d'octobre 2001).
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 avril 2006
UNE CITATION DU JOUR, C'EST TOUJOURS UTILE !
UNE CITATION DU JOUR, C'EST TOUJOURS UTILE !
Tirée de La Nuit des Barbares de Orlando de Rudder (Robert Laffont, 1983, p.31, hélas épuisé, mais qu'est-ce qu'ils attendent pour le rééditer !) :
Un mot comme "jamais" fait toujours réfléchir.
Vous remarquerez qu'il s'agit d'un alexandrin : amis plagiaires, à vos plumes !
Et que la proposition est basée sur une opposition entre deux adverbes de temps : "jamais" et "toujours". Matériel de premier choix donc pour les lexicographes et auteurs de manuels de français ! Qu'on le cite et le récite, Orlando de Rudder, il le mérite !
Quant à moi, cette phrase me fait penser à la très jolie expression française : Il ne faut jamais dire "Fontaine, je ne boirai jamais de ton eau."
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 avril 2006
ET VOICI DE NOUVEAU L'INTIME COMEDIE (PART.I)
ET VOICI DE NOUVEAU L'INTIME COMEDIE (PART. I)
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 avril 2006

