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27 mai 2006

BAUDELAIRE ET LES SOUS

BAUDELAIRE ET LES SOUS

En commentaire de l'article sur la première strophe des Fleurs du Mal (cf le Blog Litt. du 25 mai 2006), Orlando de Rudder rappelle fort justement que Baudelaire ne devait pas être si "désargenté" que cela, en tout cas à ses débuts.
Effectivement, Baudelaire est né dans un milieu bourgeois.
Son beau-père, -son père étant mort en 1827-, est un militaire de carrière, un officier supérieur qui, alors que Charles vient d'être exclu du prestigieux Lycée Louis-le-Grand, est promu général de brigade (1839).
En 1842, Charles, à sa majorité, rentre en possession de l'héritage paternel : 75 000 francs.
Il semble ainsi que Baudelaire avait toutes les cartes en main pour devenir un membre de l'élite administrative, politique ou littéraire de son temps.
Sa famille prend soin de lui : on cherche à l'inscrire dans les meilleurs établissements scolaires; on le distrait d'une adolescence qui semble se prolonger et tourner à la mélancolie en lui payant une croisière. Charles ira ainsi jusqu'à La Réunion, ce qui lui donnera, on le sait, le goût de l'exotisme, des "dames créoles", des "fruits singuliers" et des Albatros.
Quant sa famille se rendra compte que le jeune Charles est par trop prodigue et dilapide son héritage, elle cherchera à le protéger de lui-même en le dotant d'un conseil judiciaire, un notaire chargé de veiller sur les intérêts financiers du poète, une sorte de tutelle si l'on veut.
Bref, Baudelaire est au départ loin d'être un nécessiteux.

Pourtant, on sait qu'il compta ses sous durant une bonne partie de sa vie et se plaignit souvent de manquer d'argent.
C'est qu'en 1843, le jeune imprudent contracta des dettes auprès du marchand de tableaux Arondel, dettes qui le poursuivront sans cesse et dont il semble qu'il ne sera jamais tout à fait quitte.

Il me semble que Baudelaire s'est sans doute fait des illusions sur la place qu'il occupait dans le paysage littéraire des années 1850.
Certes, il n'est pas le "Poëte Maudit" que l'on s'imagine parfois avec un peu trop de complaisance. Il ne manque pas de travail (traductions, essais, critiques d'art, publications régulières de ses poèmes dans un nombre conséquent de revues) et l'idée que l'on se fait souvent d'un Baudelaire paresseux est vraisemblablement fausse : il travaille beaucoup et le goût qu'il a de la perfection formelle l'oblige à réécrire plusieurs fois le moindre article. C'est ainsi qu'il est l'un des rares traducteurs du XIXème siècle à être toujours édité tel quel (cf ses traductions des nouvelles d'Edgar Poe).
Sans doute est-il parfois atteint d'accès de neurasthénie, de mélancolie qui le paralysent et qu'il soigne à grands coups de vin ou de drogues. Oui, probablement.

Donc, Baudelaire était un professionnel de l'écriture, cela ne fait pas de doute et il évolue dans un monde d'éditeurs, de directeurs de revues et de théâtres, d'artistes et de littérateurs. Il a d'ailleurs quelques amis : le peintre Courbet, l'éditeur Poulet-Malassis, Théophile Gautier, le Grand Hugo himself lui écrira de Guernesey.
Mais Monsieur Charles rêve. Il rêve d'Académie Française (à laquelle il songe même à se présenter, et c'est le très avisé Sainte-Beuve qui le dissuadera d'aller ainsi tendre à ses ennemis le bâton pour se faire battre), il rêve de gloire et de fortune. Pour cela, il ne ménage pas ses efforts dans la rédaction de son "grand oeuvre" : Les Fleurs du Mal.
"Grand Oeuvre", oui. L'un des plus importants recueils de poèmes du XIXème, un recueil fondateur d'une nouvelle poétique, celle de la vie urbaine, de la "vie moderne" comme il l'écrivit lui-même. Cela, nous le savons mais bon nombre de ses contemporains en doutèrent ou ne voulurent pas en tenir compte. Il fut même condamné en justice, le grand créateur, censuré, avec amendes à la clé !
C'est que si l'on admet que Charles Baudelaire soit un bon critique, un excellent traducteur, un littérateur habile et dans l'air du temps, on n'est cependant pas prêt à l'accepter parmi les gloires littéraires, les "grands écrivains" que l'on salue avec respect et que, si l'auteur s'y prend bien, l'on couvre de titres et d'honneurs.
Du coup, il y a maldonne : Baudelaire, conscient de son immense talent et de l'originalité de son projet, est assez naïf pour croire qu'on lui sera gré d'enrichir ainsi la poésie française alors que les critiques voient probablement le danger à cautionner une oeuvre dont l'ambition est d'en finir avec les bons sentiments, la poésie facile et convenue et dont le titre à lui seul est une provocation : Les Fleurs du Mal ! Cela sonne étrangement à côté des Méditations (Lamartine) ou même des Orientales (Victor Hugo).
De ce fait, j'incline à penser que Baudelaire ait eu une grande propension à vivre au-dessus de ses moyens, pensant sans doute que la gloire qui finirait par arriver épongerait d'un coup toutes ses dettes et autres revers de fortune !

Cela, du coup, me fait penser à Rimbaud.
Lui n'avait réellement pas le sou. Et je m'amuse à l'idée que l'on ait pu écrire tant de traités, de mémoires, de thèses, d'essais et d'articles autour de la question : "Pourquoi Arthur Rimbaud a-t-il arrêté d'écrire à l'âge de 20 ans ?" alors que, à mon avis, la réponse est si simple : Rimbaud a arrêté d'écrire quand il a compris que la poésie ne lui rapporterait jamais le moindre sou.
Tout le reste est littérature.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 mai 2006

Posté par patricehouzeau à 10:34 - NOTES SUR CHARLES BAUDELAIRE - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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