07 juin 2006
NOTES SUR BRITANNICUS DE RACINE (1)
NOTES SUR BRITANNICUS DE RACINE (1)
A la scène 6 de l'acte III, Narcisse, le gouverneur de Britannicus, - son conseiller et son confident -, évoque ainsi Junie, celle qui aime Britannicus et celle que Britannicus aime :
Et qui sait si l'ingrate, en sa longue retraite,
N'a point de l'Empereur médité la défaite ?
Trop sûre que ses yeux ne pouvaient se cacher,
Peut-être elle fuyait pour se faire chercher,
Pour exciter Néron par la gloire pénible
De vaincre une fierté jusqu'alors invincible.
(vers 947-952)
Junie, l'Empereur Néron "l'idolâtre". Aussi le fuit-elle et Narcisse semble ici suggérer que Junie ne fuit que "pour se faire chercher", se faisant désirer donc et provoquant ainsi la "fierté" de Néron. Jeu dangereux que cette fuite feinte surtout si Junie n'aime pas Néron.
NARCISSE
Que tardez-vous, Seigneur, à la répudier ?
L'Empire, votre coeur, tout condamne Octavie.
(Acte II, Scène 2, vers 474-475)
Du reste, l'épouse de l'Empereur, Octavie, est bien gênante. Aussi Narcisse, qui ne s'embarrasse guère de scrupules, conseille à Néron de la répudier. Il donne même du rythme ternaire ("votre coeur / tout condam- / ne Octavie"), solennel comme l'entrée d'un prince, et de l'allitératif percutant pour faire passer le message : la dentale [t] et l'occlusive [k] ne font pas dans la dentelle.
C'est d'ailleurs ce qui historiquement se passa : Octavie fut répudiée par Néron et même contrainte au suicide. On n'est jamais trop prudent avec ses ex.
NERON
Vous vous troublez, Madame, et changez de visage.
Lisez-vous dans mes yeux quelque triste présage ?
JUNIE
Seigneur, je ne vous puis déguiser mon erreur :
J'allais voir Octavie, et non pas l'Empereur.
(vers 527-530, Acte II, Scène 3)
Néron est celui qui "trouble", qui tourmente.
Il en a conscience et cherche donc à savoir si on peut lire en lui à livre ouvert.
Junie répond avec prudence et la simplicité du prénom Octavie s'oppose au titre d'Empereur. Junie signifie ainsi qu'elle venait en visite privée et non en audience officielle.
Cependant que, dans cette même scène, Néron cherche à se montrer aimable, galant même :
NERON
Quoi, Madame ! Est-ce donc une légère offense
De m'avoir si longtemps caché votre présence ?
Ces trésors dont le ciel voulut vous embellir,
Les avez-vous reçus pour les ensevelir ?
(vers 539-542)
Mais il est sur la défensive et se dit offensé par l'attitude fuyante de Junie.
Il semble oublier que si elle est au palais, c'est qu'il l'y a fait amener de force.
D'ailleurs, il siffle, l'Empereur vénimeux : "Est-ce" ; "offense" ; "si" ; "présence" ; "ces" ; "ciel" ; "reçus" ; "ensevelir".
Ce n'est certes point le sifflement courroucé d'un serpent prêt à l'attaque mais il pointe déjà, ce sifflement, comme une menace permanente.
JUNIE
Seigneur, avec raison je demeure étonnée.
Je me vois, dans le cours d'une même journée,
Comme une criminelle amenée en ces lieux ;
Et lorsqu'avec frayeur je parais à vos yeux,
Que sur mon innocence à peine je me fie,
Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie.
J'ose dire pourtant que je n'ai mérité
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
(Acte II, Scène 3, vers 603-610)
Junie explique le plus clairement possible en quoi sa position est paradoxale. La langue classique semble se donner ainsi pour but d'expliciter les sentiments les plus troubles.
Junie est celle qui a été enlevée et amenée au palais de Néron "dans le simple appareil / D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil" (vers 389-390). L'Empereur en tombe immédiatement fou amoureux. D'adversaire politique, Junie devient enjeu érotique comme s'il ne suffisait pas à Néron de s'imposer politiquement, mais qu'il lui fallait aussi régner sur les coeurs et sur les corps qui les enveloppent.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 juin 2006
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