16 juin 2006
ORESTE RAVISSEUR
ORESTE RAVISSEUR
Notes sur Andromaque de Racine (cf Acte III, scène 1, vers 751 à 794)
Oreste ravisseur ! De qui donc ?
De la belle Hermione, l'officielle chérie à Pyrrhus.
Car la belle, en fin de compte, va épouser le roi d'Epire.
Quant à Pyrrhus, il s'apprête à livrer Astyanax, le fils d'Andromaque et d'Hector, aux princes grecs dont Oreste est l'ambassadeur.
Pylade désavoue ce projet d'enlévement :
M'en croirez-vous ? Lassé de ses trompeurs attraits,
Au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais.
Quoi ? votre amour se veut charger d'une furie
Qui vous détestera, qui, toute votre vie
Regrettant un hymen tout prêt à s'achever
Voudra...
(vers 751-756)
Oreste alors interrompt son ami ; il refuse d'entendre les prédictions de Pylade quant à la pérennité de cet amour forcé. Oreste d'ailleurs semble vouloir agir par dépit plus que par passion amoureuse :
ORESTE
C'est pour cela que je veux l'enlever.
Tout lui rirait, Pylade ; et moi, pour mon partage,
Je n'emporterais qu'une inutile rage ?
J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier ?
Non, non, à mes tourments je veux l'associer.
C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne :
Je prétends qu'à son tour l'inhumaine me craigne,
Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
(vers 756-764)
Il semble que Oreste veuille désormais agir avec la même détermination que celle qu'affiche Pyrrhus.
Le roi d'Epire tient Andromaque en son pouvoir et n'a pas hésité à user de chantage pour obtenir le consentement amoureux de la princesse troyenne.
Oreste désire être craint d'Hermione de la même manière que Pyrrhus est craint d'Andromaque.
Pylade semble d'abord s'étonner de ce projet qu'il juge déplacé pour un diplomate :
PYLADE
Voilà donc le succès qu'aura votre ambassade :
Oreste ravisseur !
(vers 765-766)
Il est vrai que l'enlévement sera considéré comme un casus belli puisque Pyrrhus, épousant Hermione, renonce donc officiellement à Andromaque et accède à la requête des princes grecs.
Mais Oreste se moque bien de la diplomatie !
ORESTE
Et qu'importe, Pylade ?
Quand nos Etats vengés jouiront de mes soins,
L'ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
(vers 766-767)
Par le parallélisme de la construction et la répétition de l'emploi du verbe "jouir", Oreste oppose le succès de son ambassade qui permet l'achévement total de la vengeance des Grecs sur l'orgueil de Troie, et son échec sentimental personnel qui est aussi pour lui une blessure d'amour-propre :
Et que me servira que la Grèce m'admire,
Tandis que je serai la fable de l'Epire ?
Que veux-tu ? Mais, s'il faut ne te rien déguiser,
Mon innocence commence à me peser.
Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
Laisse le crime en paix et poursuis l'innocence.
De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
Je ne vois que malheurs qui condamnent les Dieux.
(vers 769-776)
Autre signe de la folie d'Oreste : la rebellion métaphysique.
Oreste s'en prend à l'injustice des Dieux qui semblent favoriser l'audace quelque peu ignoble d'un Pyrrhus et condamner la sincérité de ses propres sentiments.
Aussi veut-il forcer le destin puisque les décisions des Dieux sont iniques :
Méritons leur courroux, justifions leur haine,
Et que le fruit du crime en précède la peine.
(vers 777-778)
Autrement dit, agissons sans s'occuper des volontés divines puisque c'est là le seul moyen d'être heureux, craint et respecté sur cette terre ; et tant pis si les Dieux nous punissent de notre libre-arbitre.
Oreste ainsi refuse l'idée de prédestination, si chère aux maîtres jansénistes de Port-Royal qui formèrent Racine.
Refuser d'obéir à l'idée d'un dieu planificateur des destinées, c'est agir en hérétique.
Oreste ravisseur agit donc en hérétique.
D'ailleurs, pour ce qui est de sa mission, il l'abandonne, et s'en remet aux bons soins de son ami Pylade non sans lui avoir d'abord reproché sa trop grande sympathie qu'il n'est pas loin de considérer comme participant du complot divin pour le détourner de l'objet de son désir :
Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi
Détourner un courroux qui ne cherche que moi ?
(vers 779-780)
La répétition de la forme d'insistance du pronom "toi" est expressive. Oreste suggère ainsi à Pylade de se mêler de ses propres sentiments.
Pylade pourrait se vexer ; aussi, Oreste ajoute :
Assez et trop longtemps mon amitié t'accable :
Evite un malheureux, abandonne un coupable.
Crois-moi, cher Pylade, ta pitié te séduit.
Laisse-moi des périls dont j'attends tout le fruit.
Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m'abandonne.
Va-t-en.
(vers 781-786)
Oreste en sa folie reste pourtant logique. Puiqu'en enlevant Hermione, en provoquant une nouvelle guerre des princes et des rois, il se met à dos les Dieux, il est donc "coupable" et producteur de malheurs.
Aussi le suivre par sentiment d'amitié, c'est être "séduit", trompé.
Oreste conseille donc à Pylade de renoncer à cette amitié et lui confie sa propre mission initiale : remettre Astyanax dans les mains de la coalition des princes grecs.
Ainsi l'éloigne-t-il (cf "Va-t-en.").
Ce que se refuse à faire Pylade :
PYLADE
Allons, Seigneur, enlevons Hermione.
Au travers des périls un grand coeur se fait jour.
Que ne peut l'amitié conduite par l'amour ?
(vers 786-788)
Pylade ici utilise la première personne du pluriel pour exprimer sa décision de se faire le complice de son ami Oreste.
Le présent de vérité générale (cf "Au travers des périls un grand coeur se fait jour"), atteste de cette détermination.
La tragédie est ainsi un traité du Prince, une leçon de morale, une didactique de la grandeur.
D'ailleurs, tout cela sera fait au nom des très humains sentiments de "l'amitié" et de "l'amour" et tant pis si l'on étouffe Astyanax et que l'on réduise Andromaque au désespoir et à l'esclavage.
Traité du Prince mais aussi évocation d'un autre monde bien plus proche que le monde pesant des Dieux :
Allons de tous vos Grecs encourager le zèle.
Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
Je sais de ce palais tous les détours obscurs ;
Vous voyez que la mer en vient battre les murs ;
Et cette nuit, sans peine, une secrète voie
Jusqu'en votre vaisseau conduira votre proie.
(vers 789-794)
Les vers sont ici remarquables par leur grande clarté.
Une topologie d'arrière-monde marin est ici évoquée, à la fois réelle - les Grecs sont des navigateurs, nous le savons depuis le voyage d'Ulysse - et fantasmatique puisque cette mer qui vient "battre les murs" du palais, c'est aussi un apparaître, celui de l'espace libéré des intrigues et des conflits d'intérêts si terrestres.
Cette mer qui bat les murs, c'est aussi cet océan de L'Iliade d'où sont venus les Grecs pour en finir avec l'orgueil des Troyens
Ce vers, - "Vous voyez que la mer en vient battre les murs" - est donc une allusion parfaitement compréhensible pour Oreste, à la guerre de Troie, à la victoire finale des hommes venus de la mer sur l'espace limité du palais assiégé, de la toute puissance de l'infini de la mer sur la contingence des princes terrestres.
La paronomase "mer/murs" n'est donc pas gratuite.
La mer est si proche des murs qu'elle en devient une "secrète voie" d'accès, un passage secret entre le monde décevant du royaume d'Epire et le monde rêvé de la mer.
Ainsi, le récit de la guerre de Troie, L'Iliade est-il réservé à l'empire des Dieux sur les exploits des hommes cependant que L'Odyssée, le récit du voyage d'Ulysse, se fait le traité sans limites des imaginaires maritimes.
On dit que Homère fut l'auteur de ces deux textes fondateurs, le monde oscillant sans cesse entre les obligations humaines aux inévitables conflits et l'imaginaire des libertés aux possibilités infinies.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 juin 2006
NOTE SUR "L'ENFANT DU PAYS"
NOTE SUR LE FILM L'ENFANT DU PAYS DE RENE FERET (France, 2003).
Je viens de voir L'enfant du pays de René Féret. J'en fus fasciné.
A mon sens, c'est sans doute le plus beau des films de ce réalisateur qui m'a parfois laissé sceptique.
Du vrai cinéma. Oh bien sûr, les acteurs ne jouent pas toujours très juste et les dialogues manquent parfois de naturel mais elle sonne terriblement juste pourtant, cette évocation de ce parcours de l'enfance à la fin de l'adolescence marquée ici par la mort du père et la décision de devenir comédien.
Paul enfant, Paul petit jeune homme, Paul jeune homme : trois points de vue différents, une même unité cependant dans cette suite de séquences qui balaient les années 50 et le début des années 60. Le tiot - le jeune enfant dans le patois du Nord/Pas-de-Calais - bouclé et souriant, le collégien curieux des filles, le jeune homme qui se forge une personnalité de façon maladroite d'abord, - le changement du prénom Paul en "Paul-Marie", plus "bourgeois" en même temps que "Vieille France", l'instabilité scolaire, la nécessaire naïveté - et qui, bien sûr, tente de s'affranchir du père, ce pharaon prosaïque, pour mieux le retrouver dans les semaines qui précèdent sa mort ; autant de personnages différents pour un même regard porté sans juger sur les figures du passé.
L'une des grandes qualités de ce film est son rythme rapide. L'on passe d'une séquence à l'autre, d'une décennie à l'autre sans sensation de hiatus ou de maladresse. L'on passe ainsi des scènes filmées en noir et blanc aux scènes en couleur sans que cela apparaisse comme une ficelle, une recette à faire du nostalgique.
Le film, en effet, réussit à nous intéresser, à nous émouvoir même, sans pour autant forcer la note, sans pour autant être impudique. Pourtant on est loin du chromo, du pastel des "jours heureux" ; sont évoqués ainsi les échecs professionnels du père et ses accès de violence, la pétomanie de l'épatant grand-père peloteur de petites bonnes, la mort du petit frère que l'on n'a pas connu, - et qui s'appelait Paul lui aussi -, les amitiés singulières de l'adolescence, la mort du camarade, les dettes, le cancer, quelques jeunes femmes dénudées, - cela devient rare au cinéma comme si soudain on voulait "cacher ce sein que nous ne saurions voir" sans éprouver illico je ne sais quel sentiment de culpabilité (la nudité au cinéma n'est pornographique que dans les films pornographiques justement ; en dehors, elle est un élément narratif au même titre que l'évocation du jazz, des toutous de l'enfance ou de l'oncle boucher à Saint-Amand).
Sont évoqués ainsi un climat du Nord, celui de paysages liés aux noms de Béthune, Douai, Lille, Etaples, maisons de briques rouges, dunes sans grand soleil, - plutôt le vent -, enfants crasseux et braillards, un accent aussi, sans forcer, pas très joli, qui ne chante pas comme l'accent supposé des pantins provençaux de Pagnol, qui n'est d'ailleurs pas uniforme, cet accent, - le "chtimi" est inconnu dans les Flandres et l'on vous y regarderait comme un très mal élevé pas fréquentable si jamais vous veniez à dire "ti" plutôt que "toi" et "mi" plutôt que "moi" - et qui est surtout absent des habitudes de ces riches familles du Nord, industriels si nombreux dans les années 50 et 60 et qui peu à peu sont devenus de plus en plus rares, se délocalisant à Paris ou plus loin encore, menacés par des conseils d'administration de plus en plus hétérogènes, des cotations boursières de plus en plus soumises au bon vouloir d'investisseurs étrangers, des appêtits et des pressions politiques de plus en plus féroces jusqu'à cette catastrophe actuelle : il n'y a plus de patron à aller voir et dont on connaissait le père et dont on connaît le fils, il n'y a plus que des petits messieurs en costume-cravate qui sortent des grandes écoles et qui s'en mettent plein les poches grâce à la bourse en vous méprisant beaucoup.
Mais je m'égare là. Il est vrai que c'est tout de même mon pays d'abord, ce Nord dont je ne m'éloigne jamais (comme beaucoup de gens du Nord, l'idée de quitter ma maison pour partir en vacances, - surtout si c'est à l'étranger - me semble plutôt incongrue et même vaguement ridicule) et que j'ai si bien reconnu dans le film de Féret.
Pas de sentimentalisme inutile, d'affectivité superflue. Il faut être démago et hypocrite comme un chanteur de variétés pour affirmer sans rougir que les gens du Nord ont "dans le coeur le soleil qui manque à leur décor" ou trouver quelque noblesse aux "corons" (quartiers d'habitats miniers ; les taux d'alcoolisation chronique et d'inceste y étaient si élevés qu'ils ne furent pratiquement jamais publiés) ; les habitants du Nord de la France, comme ceux de tous les anciens bassins industriels d'ailleurs (Wallonie, Lorraine,...), sont tout simplement habitués aux flux migratoires importants et ne se formalisent guère de la présence d'ouvriers algériens, marocains, tunisiens, turcs ou de chauffeurs routiers polonais ou russes.
On s'en fiche que les gens ne soient pas d'ici, du moment qu'ils travaillent.
Pas de niaiserie donc dans ce film de René Féret que je vous recommande donc pour sa sobriété et le refus d'ennuyer le spectateur avec une thèse.
Vous apprécierez donc, je pense, ce refus du connecteur logique entre les séquences ; l'ellipse, l'asyndète allégeant le propos, elle nous paraît drôlement intéressante, cette évocation d'un passé qui ailleurs paraît si complaisante.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 juin 2006
