10 septembre 2006
LES JEUNES, VRAIMENT...
LES JEUNES, VRAIMENT...
1636 : L'Illusion comique de Corneille et ce discours de Géronte, le "Vieux" habituel des comédies, du grec "gerontos" qui signifiait "vieillard", cette plainte qui constitue la scène II de l'Acte III (vers 673 à 682) :
Qu'à présent la jeunesse a d'étranges manies !" (vers 673)
Ce vers s'inscrit, malgré lui, malgré l'indicateur de contemporanéité "à présent", ce vers s'inscrit dans un présent de vérité générale qui nous amuse.
Les Géronte actuels, - moi-même je m'en sens devenir un exemple -, trouvent aussi :
Qu'à présent la jeunesse a d'étranges manies !"
Il est vrai que la cause d'hier produit les mêmes effets qu'aujourd'hui : Géronte vient de se quereller avec sa fille Isabelle sur l'homme qu'il lui veut voir marier :
"Je sais ce qu'il vous faut beaucoup mieux que vous-même.
Vous dédaignez Adraste à cause que je l'aime ;
Et parce qu'il me plaît d'en faire votre époux,
Votre orgueil n'y voit rien qui soit digne de vous."
(Acte III, scène première, vers 629-632)
A cette proposition, Isabelle finit par répondre :
Ce que vous appelez un heureux hyménée
N'est pour moi qu'un enfer si j'y suis condamnée."
(vers 665-666)
Du coup, Géronte ne peut que déplorer le peu de cas que font les filles des volontés de leurs pères :
Les règles du devoir lui sont des tyrannies," (vers 674)
à cette jeunesse étrange
Et les droits les plus saints deviennent impuissants
Contre cette fierté qui l'attache à son sens."
(vers 675-676)
Eh oui, les jeunes gens aiment à jouer les fiers, et contre cette fierté-là, la littérature sait bien qu'il n'y a pas grand chose à faire.
Ainsi, le Dom Juan de Molière est si fier que même face aux spectres et apparition du Commandeur, pourtant assurément trépassé, il se refuse à se repentir jamais de sa vie de libertin.
Certes, Isabelle n'est pas Dom Juan, mais c'est une fille et tous les hommes savent que :
Telle est l'humeur du sexe : il aime à contredire,
Rejette obstinément le joug de notre empire,
Ne suit que son caprice en ses affections,
Et n'est jamais d'accord de nos élections".
(vers 677-680)
Par "élections", il faut comprendre ici "choix" et Géronte regrette, non sans parodier le ton précieux des jeunes filles qui peuvent se permettre de tenir tête à leur père sans encourir d'être battue comme plâtre, - ainsi peut-on l'imaginer détachant les syllabes afin d'en accentuer les "i" ("suit", "capri-ce en," "affec-ti-ons", "élec-ti-ons") -, Géronte regrette donc que les jeunes filles s'opposent à tout coup aux volontés paternelles, comme le soulignent les adverbes "obstinément" et "jamais" ainsi que le restrictif "ne suit que son caprice".
Cependant, il n'est pas prêt de céder, "le Vieux":
N'espère pas pourtant, aveugle et sans cervelle,
Que ma prudence cède à ton esprit rebelle.
(vers 681-682)
Cette "prudence" est un héritage dans la langue classique de la "prudentia" latine, cette sagesse que l'on supposait au paterfamilias et qui s'oppose au fatal aveuglement de la jeunesse, - c'est jeune et ça ne sait pas ! -, à sa sottise, - ah ! les petits cons ! -, et à son goût pour cette rebelle fierté qui nous font penser que les jeunes, vraiment, ah oui, les jeunes, ils exagèrent !
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 septembre 2006
