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Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

30 octobre 2006

CLABAUD

CLABAUD

Comme la chose qu’ils voyaient venait à eux et qu’ils allaient à elle, ces deux marches en sens contraire abrégèrent la distance ; et bientôt ils aperçurent un char drapé de noir, traîné par quatre chevaux noirs, couverts de housses noires qui leur enveloppaient la tête et qui descendaient jusqu’à leurs pieds ; derrière, deux domestiques en noir ; à la suite deux autres vêtus de noir, chacun sur un cheval noir, caparaçonné de noir ; sur le siège du char un cocher noir, le chapeau clabaud et entouré d’un long crêpe qui pendait le long de son épaule gauche ; ce cocher avait la tête penchée, laissait flotter ses guides et conduisait moins ses chevaux qu’ils ne le conduisaient. (Diderot, Jacques le fataliste et son maître, folio, p.82).

Le Nouveau Roman et ses grands prétentieux n’ont rien inventé : voici Diderot et son art de la description.
Une voiture funèbre, c’est de cela qu’il s’agit. Bien noire, la charrette : huit occurrences du terme « noir » pour assombrir le tableau. Assombrir jusqu’à le rendre cocasse.
D’ailleurs, le début de la période est en lui-même amusant, phénoménologique tout plein : « comme la chose qu’ils voyaient venait à eux et qu’ils allaient à elle, ces deux marches en sens contraire abrégèrent la distance ».
Behaviouriste, Diderot qui décrit les mouvements des objets à la manière d’un observateur ironique, car c’est très ironique, voyez-vous, cette manière de décrire les choses comme « à distance ».

J’ai souvent pensé que Alain Robe-Grillet se moquait de ses lecteurs.

Précis et surconnoté : le cocher porte un « chapeau clabaud » qui selon Littré, et la note de l’édition de poche (folio, p.350), désigne un chapeau aux bords rabattus par extension du sens de « chien à oreilles pendantes ». Autrement dit, le chapeau « baisse la tête » ; il est d’ailleurs « entouré d’un long crêpe » qui pend lui aussi le long de l’épaule « gauche » (la « sinistre » donc) du cocher.
Ce cocher, à vrai dire, semble bien abattu avec sa « tête penchée » et sa conduite flottante : il « laissait flotter ses guides et conduisait moins ses chevaux qu’ils ne le conduisaient ».
Cette vision de la voiture funèbre, que j’ai tendance à rattacher subjectivement à l’image que l’on peut se faire de l’Ankou , le charretier de la mort des légendes bretonnes, interrompt le cours du récit : « Oui, et je gage que c’est quelque chose qui ne voudra pas que je continue mon histoire, ni que vous commenciez la vôtre… » fait remarquer Jacques à son interlocuteur, fait remarquer Diderot à son lecteur.

Elle signale aussi, cette vision, que les rapports que, nécessairement, nous avons avec la mort, constituent un élément fondateur du récit.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 octobre 2006

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