30 octobre 2006
"MAIS LES VRAIS VOYAGEURS"
« MAIS LES VRAIS VOYAGEURS »
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !
Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !
(Baudelaire, Le Voyage, vers 18-24)
Baudelaire, malgré ses dérives et son goût des paradis artificiels (alcool, drogue, femmes), fut un homme lucide.
Il sait que les voyages ne sont jamais qu’une façon de passer le temps, une forme d’ivresse qui prend sa source dans le déplacement.
Aussi, « les vrais voyageurs » ne sont pas les explorateurs, les curieux, les touristes mais « ceux-là seuls qui partent pour partir », ceux-là seuls qui partent « sans savoir pourquoi », des voyageurs fatals en quelque sorte, fantaisistes, à la manière peut-être du très urbain et instable Michel Leiris en jeune homme qui finit par partir, lui aussi, vers l’inconnu de l’Afrique, pour y trouver du nouveau.
Ou celui-là qui, après avoir fondé des Cahiers célèbres, et plein d’une fascination étrange pour les guerriers, partit crever dans une guerre à mercenaires.
Ils furent ainsi pleins de « désirs » et de «nues » sans doute et aussi naïfs que le « conscrit » rêvant de « canon », de gloire et d’aventures batailleuses.
Mais arrivés sur le champ de bataille, à Waterloo ou à Bagdad, ils constatent avec effroi, avec « stupeur et tremblement », que la guerre, c’est l’absolu dégueulasserie, l’humanité réduite à la mêlée des rats gris et des rats noirs, avec éventrations, égorgements, massacres de femmes et d’enfants et assentiment des marchands de canons et face enfarinée de Georges W. Bush dont il est clair maintenant qu’il travaille contre les intérêts du peuple américain.
Ils furent ainsi pleins de « désirs » et de « nues », les voyageurs rêveurs de ce qui n’a pas de nom, l’indicible volupté, l’éternel changement, l’inconnu toujours renouvelé, introuvable en fin de compte, puisqu’une fois la rive nouvelle abordée, puisqu’une fois des noms mis sur ces objets exotiques que nous ignorions quelques heures auparavant, si notre curiosité est quelque temps rassasiée, reste néanmoins cette soif de l’ailleurs, cette envie de ficher son camp vers l’innommé, l’autre monde.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 octobre 2006
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