31 octobre 2006
DU DENI DES EMEUTES
DU DENI DES EMEUTES
Certains analystes des troubles qui agitent sporadiquement les banlieues françaises depuis l'automne 2005 refusent de voir le lien entre ces attaques, pourtant assez bien organisées pour mettre en difficulté forces de police et pouvoirs publics, et la volonté de s'en prendre aux institutions représentatives de l'Etat (commissariats, établissements scolaires, etc...).
Ces analystes disent que, tout simplement, les bandes des banlieues affrontent la police comme si elle n'était pas autre chose qu'une "bande rivale" (sic) et dans leur démarche "agonistique" - tu parles ! - s'en prennent simplement à ce qui leur tombe sous la main.
Comment peut-on être de si mauvaise foi ?
En étant un intellectuel de gauche probablement et en refusant de reconnaître l'évidence : on ne brûle pas un établissement scolaire par hasard (il y aurait eu 97 incendies d'établissements scolaires lors de ce que Philippe Meirieu se refuse à appeler des "émeutes").
On ne brûle pas un établissement scolaire par hasard pas plus que l'on ne s'attaque aux pompiers par hasard ou que l'on fait irruption dans un hôpital pour y régler des comptes par hasard.
Et que l'on ne me vienne pas me dire que ces faits relèvent de quelques isolés : ce ne sont pas des surhommes tout de même et pour mettre autant en difficulté les pouvoirs publics, il faut bien qu'ils aient un minimum d'organisation.
Ou alors, s'il ne s'agit réellement que de quelques éléments isolés, il faut tout de suite leur faire signer un contrat avec l'armée de terre car, vu leur capacité de nuisance, ils ont, me semble-t-il, un grand avenir dans les commandos et autres services actifs.
En tout cas, le jour où ces jeunes gens si mobiles se mettront à brûler des livres et à interdire, batte de base-ball ou manche de pioche à la main, des expositions (il paraît que c'est déjà arrivé dans certains quartiers), il faudra bien se rendre à l'évidence : notre modèle démocratique, républicain et intégrationniste, sera, s'il ne l'est déjà, directement menacé.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 31 octobre 2006
30 octobre 2006
A VRAI DIRE
A VRAI DIRE
Et mes cheveux pousseront dans la patience et la mer
Sous le calcul des avions et les anges prolétaires
(Léo Ferré, Inédit in Pompes et Rouspétances)
A vrai dire,
Moi dans l’espace,
Parfois j’sais pas quoi dire :
Qu’est-ce que vous voulez qu’j’y fasse ?
A dire vrai,
Moi, en l’espèce,
Parfois j’sais plus c’que j’fais
Et j’traîne mes fesses.
Ah ouiche ! je n’sais quoi dire,
Je n’sais quoi dire
Ni quoi faire d’ailleurs ;
J’irais p’t’êt’ bien chez le coiffeur…
Après, j’irai boire un coup
De pinard pis encore un p’tit coup
Avant d’rentrer dans mon trou
Pour préparer la soupe au chou
Pis regarder un film de vampire,
Ou de nichons ou de loup-garou
Car, que voulez-vous ?
J’sais pas quoi dire…
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 octobre 2006
NOTULE SUR LA LECTURE GLOBALE
NOTULE SUR LA LECTURE GLOBALE
On sait que nous, les adversaires des pédagogistes, sommes contre la lecture globale.
A vrai dire, jusqu’ici, je m’en tamponnais le coquillard avec une bonne conscience d’inspecteur d’académie, de la lecture globale.
Je savais vaguement qu’il s’agissait d’une méthode qui consistait à faire reconnaître aux élèves la « forme » d’un mot, à arriver donc à une lecture synthétique en quelque sorte qui s’opposait au déchiffrage analytique induit par la méthode traditionnelle dite « syllabique ».
Que l’on fasse l’économie de l’analyse pour passer directement à la synthèse m’étonnait un peu, mais comme la plupart de mes élèves jusqu’à il y a deux ou trois ans avaient été initiés à la lecture par des instituteurs chevronnés et assez habiles pour dire amen à leur inspecteur, lui donner le change le temps d’une inspection et cependant, une fois que l’inutile à diplômes eut disparu, assez expérimentés pour continuer à travailler comme ils l’avaient toujours fait, -c’est-à-dire en ne tenant pas compte de Meirieu et de ses merveilleuses inepties -, eh bien, ma foi, mis à part les habituels problèmes des élèves en grande difficulté, ils ne se débrouillaient pas si mal, mes chaudronniers et mes agents de service.
Mais vint le temps des « professeurs des écoles », ces jeunes recrues formatées par les IUFM à la solde des pédagogistes et des théoriciens des prétendues "sciences de l’éducation".
Du coup, les instituteurs partant en retraite, mes élèves actuels ont été formés par ces fameux « professeurs des écoles » si dociles et bien appris.
Fatalitas ! Je n’ai jamais vu autant d’élèves de Lycée Professionnel en difficulté dans ce qui constitue pourtant le minimum requis pour suivre un cours, la maîtrise de la lecture.
Ah ! Vous m’en direz de la reconnaissance de la forme, les voilà qui racourcissent les mots, les gamins, puisque reconnaissant la forme « champion » ou « camion » dans le mot « champignon », ils en viennent à lire : « Nous sommes allés cueillir des champions » ou « il faut s’assurer de la comestibilité des camions avant de les consommer » ou encore « Ségolène nous avait préparé une délicieuse poêlée de lampions, avec de l’ail et des lardons. »
Comment voulez-vous qu’ils comprennent les énoncés d’exercices après ça ?
Autre chose : on se souvient que sur son blog, l’ineffable Philippe Meirieu avait considéré qu’il était exagéré de parler d’émeutes à propos des troubles dans les banlieues de l’automne 2005. S’il n’a pas changé d’avis, je lui suggère d’aller exposer ses théories à la famille de l’étudiante sénégalaise qui se trouve actuellement entre la vie et la mort après avoir été brûlée à plus de 60% dans un bus auquel des salopards cagoulés ont flanqué le feu, à Marseille, samedi dernier (28 octobre 2006). Sans nul doute, elles ne manqueront pas de susciter l’intérêt des personnes concernées.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 octobre 2006
"MAIS LES VRAIS VOYAGEURS"
« MAIS LES VRAIS VOYAGEURS »
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !
Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !
(Baudelaire, Le Voyage, vers 18-24)
Baudelaire, malgré ses dérives et son goût des paradis artificiels (alcool, drogue, femmes), fut un homme lucide.
Il sait que les voyages ne sont jamais qu’une façon de passer le temps, une forme d’ivresse qui prend sa source dans le déplacement.
Aussi, « les vrais voyageurs » ne sont pas les explorateurs, les curieux, les touristes mais « ceux-là seuls qui partent pour partir », ceux-là seuls qui partent « sans savoir pourquoi », des voyageurs fatals en quelque sorte, fantaisistes, à la manière peut-être du très urbain et instable Michel Leiris en jeune homme qui finit par partir, lui aussi, vers l’inconnu de l’Afrique, pour y trouver du nouveau.
Ou celui-là qui, après avoir fondé des Cahiers célèbres, et plein d’une fascination étrange pour les guerriers, partit crever dans une guerre à mercenaires.
Ils furent ainsi pleins de « désirs » et de «nues » sans doute et aussi naïfs que le « conscrit » rêvant de « canon », de gloire et d’aventures batailleuses.
Mais arrivés sur le champ de bataille, à Waterloo ou à Bagdad, ils constatent avec effroi, avec « stupeur et tremblement », que la guerre, c’est l’absolu dégueulasserie, l’humanité réduite à la mêlée des rats gris et des rats noirs, avec éventrations, égorgements, massacres de femmes et d’enfants et assentiment des marchands de canons et face enfarinée de Georges W. Bush dont il est clair maintenant qu’il travaille contre les intérêts du peuple américain.
Ils furent ainsi pleins de « désirs » et de « nues », les voyageurs rêveurs de ce qui n’a pas de nom, l’indicible volupté, l’éternel changement, l’inconnu toujours renouvelé, introuvable en fin de compte, puisqu’une fois la rive nouvelle abordée, puisqu’une fois des noms mis sur ces objets exotiques que nous ignorions quelques heures auparavant, si notre curiosité est quelque temps rassasiée, reste néanmoins cette soif de l’ailleurs, cette envie de ficher son camp vers l’innommé, l’autre monde.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 octobre 2006
CLABAUD
CLABAUD
Comme la chose qu’ils voyaient venait à eux et qu’ils allaient à elle, ces deux marches en sens contraire abrégèrent la distance ; et bientôt ils aperçurent un char drapé de noir, traîné par quatre chevaux noirs, couverts de housses noires qui leur enveloppaient la tête et qui descendaient jusqu’à leurs pieds ; derrière, deux domestiques en noir ; à la suite deux autres vêtus de noir, chacun sur un cheval noir, caparaçonné de noir ; sur le siège du char un cocher noir, le chapeau clabaud et entouré d’un long crêpe qui pendait le long de son épaule gauche ; ce cocher avait la tête penchée, laissait flotter ses guides et conduisait moins ses chevaux qu’ils ne le conduisaient. (Diderot, Jacques le fataliste et son maître, folio, p.82).
Le Nouveau Roman et ses grands prétentieux n’ont rien inventé : voici Diderot et son art de la description.
Une voiture funèbre, c’est de cela qu’il s’agit. Bien noire, la charrette : huit occurrences du terme « noir » pour assombrir le tableau. Assombrir jusqu’à le rendre cocasse.
D’ailleurs, le début de la période est en lui-même amusant, phénoménologique tout plein : « comme la chose qu’ils voyaient venait à eux et qu’ils allaient à elle, ces deux marches en sens contraire abrégèrent la distance ».
Behaviouriste, Diderot qui décrit les mouvements des objets à la manière d’un observateur ironique, car c’est très ironique, voyez-vous, cette manière de décrire les choses comme « à distance ».
J’ai souvent pensé que Alain Robe-Grillet se moquait de ses lecteurs.
Précis et surconnoté : le cocher porte un « chapeau clabaud » qui selon Littré, et la note de l’édition de poche (folio, p.350), désigne un chapeau aux bords rabattus par extension du sens de « chien à oreilles pendantes ». Autrement dit, le chapeau « baisse la tête » ; il est d’ailleurs « entouré d’un long crêpe » qui pend lui aussi le long de l’épaule « gauche » (la « sinistre » donc) du cocher.
Ce cocher, à vrai dire, semble bien abattu avec sa « tête penchée » et sa conduite flottante : il « laissait flotter ses guides et conduisait moins ses chevaux qu’ils ne le conduisaient ».
Cette vision de la voiture funèbre, que j’ai tendance à rattacher subjectivement à l’image que l’on peut se faire de l’Ankou , le charretier de la mort des légendes bretonnes, interrompt le cours du récit : « Oui, et je gage que c’est quelque chose qui ne voudra pas que je continue mon histoire, ni que vous commenciez la vôtre… » fait remarquer Jacques à son interlocuteur, fait remarquer Diderot à son lecteur.
Elle signale aussi, cette vision, que les rapports que, nécessairement, nous avons avec la mort, constituent un élément fondateur du récit.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 octobre 2006
A POINT TOMBE
A POINT TOMBE
Aussitôt les femmes quittèrent la cuisine. Lucien se sentit livré à son père, à la nuit, et songeant à la mort à l’aube sur un proverbe, il se mit à pleurer. (Marcel Aymé, Le proverbe in Le passe-muraille, Folio, p.114)
Les femmes viennent d’être chassées de leur territoire domestique (la cuisine) par le père de Lucien. C’est que l’affaire est sérieuse. Il s’agit de réfléchir.
Le môme Lucien est ainsi soudainement plongé dans un espace inhabituel : la nuit du père, la nuit où le père prend des décisions.
Il ne s’agit là pourtant que d’un simple devoir d’école - l’explication du célèbre « Rien ne sert de courir, il faut partir à point » - mais ce devoir, justement ce devoir, avec ce qu’il suppose de réflexion sur la dimension sociale de l’espace et du temps, oblige l’enfant à prendre conscience qu’effectivement le temps passe, avec sa charge de nuit, et la mort au bout.
Songer à la mort à l’aube sur un proverbe : voilà qui peut faire pleurer puisqu’il est vrai qu’en fin de compte nous mourons tous sur un présent de vérité générale : Tous les hommes sont mortels. Rien ne sert donc de courir. Et nous finissons tous par partir, une nuit ou l’autre, à point tombé.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 octobre 2006
25 octobre 2006
DANS LES RUES DES VISAGES
DANS LES RUES DES VISAGES
Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large
(Baudelaire, Le beau vaisseau, vers 25-26)
Dans les rues des visages
Dans les rues des visages
Le vent les chiffonne les froisse les efface
Les envoie balader dans l'espace
Parmi les soleils morts et les astres chevelus
Quand tu vas
Quand tu vas
Dans la rue pleine de visages
Tu vas balayant
Tu vas balayant
L'air de ta jupe large
Que le vent chiffonne froisse efface
Et envoie bouler dans l'espace
Dans les rues des visages
Dans les rues des visages
La pluie les traverse les perce les disperse
Les envoie ondoyer dans l'espace
Parmi les bidules qui font bip-bip et les machins astronautiques
Tu fais l'effet
Tu fais l'effet
Dans la rue pleine de visages
D'un beau vaisseau
D'un beau vaisseau
Qui prend le large
Vers l'ailleurs si lisse si clair si calme
Quelque part entre la terre et l'espace.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 octobre 2006
19 octobre 2006
ET LES HERBES
ET LES HERBES
Et les heures filent les trains chauffent dans l'arrière-saison
Les filles ne sont pas encore enfouies Dans les
Herbes glissent les couleuvres entre les rails de
L'été qui persiste Les vers
Ont souvent l'air d'être tous pareils
L'air presque impersonnel et l'on n'en achète guère
De ces recueils qui alignent leurs lignes sur les étagères
Couteaux, bientôt vous nous serez hélas assez nécessaires ;
Jaunes, très jaunes sont les toilettes du Banquet des Mendiants.
Le vent soufflera sur les visages refermés au
Sel des routes l'hiver
De partout se léveront des voix puisque
La liberté sans doute est en danger puisque la
Terre des hommes est en passe d'oublier ce que fut l'habeas corpus. (1)
Note : (1) La première démocratie du monde, les Etats-Unis d'Amérique, vient de se parjurer en acceptant que désormais, il puisse exister sur son territoire des prisonniers d'Etat qui pourraient ne pas relever des procédures habituelles de la justice et donc ne jamais comparaître devant un tribunal, étant condamnés au secret avant même d'être jugés. Ce retour à l'arbitraire, cette injure faite au débat public, marquent l'abandon de l'habeas corpus ("tu as un corps") qui, depuis des siècles, faisait jurisprudence et prévoyait que toute personne mise en examen devait être présentée physiquement devant un juge garant du droit et du respect de la liberté individuelle.
Faut-il donc rappeler que la liberté ne se divise pas ?
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 octobre 2006
16 octobre 2006
ACCIDENT
ACCIDENT
Je soufflais hoquetais me bloquant heuk heuk l'air fatal
C'est sûr que la boucherie me degoûta manifeste
Avec l'envie de déguerpir mais fallait bien que j'reste ;
Les cadavres demain feront la une du journal.
Au ciel bâché de bleu s'envolaient des pylônes ;
Les réverbères bavaient leurs ronds de lumière ;
Sur la route oùs'que le sang coulait des femmes pleurèrent ;
Il avait pas fait dans le détail, le trente tonnes.
Pâle, le chauffeur, peut-être bien un slovaque,
Tout choqué, prostré, pâle comme un drap de lit,
Groggy puis plié, il se vida l'estomaque
Et sur l'asphalte gerba de la viande et du riz.
Moi, je crus bien que j'allais chuter dans les pommes...
Quand j'y r'pense, je me dis que c'est très infernal,
Tout ce trafic de choses et d'autres, et tous ces hommes
Qui s'en vont mourir écrabouillés par le transport international.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 octobre 2006
15 octobre 2006
DE L'ERRANCE
DE L'ERRANCE
"Le moment de la nuit est arrivé où, déjà, les heures vous jettent dans la fatigue du jour prochain devenu inévitable. La simple perspective de son arrivée vous accable." (Marguerite Duras, Dix heures et demie du soir en été, Folio, p.57)
Je me souviens que, lorsque l'étais lycéen, au début des années 80, Marguerite Duras jouissait alors chez les étudiants de Lettres Modernes, - en tout cas, chez ceux qui savaient lire, qui n'étaient pas bien nombreux à l'époque ; grâce à la démocratisation de l'enseignement supérieur et aux efforts des pédagogistes, ils le sont encore moins aujourd'hui -, Marguerite Duras jouissait alors d'une assez grande popularité.
Pour ma part, j'étais fasciné par Le Ravissement de Lol V. Stein. Moderato Cantabile m'avait conforté dans mon admiration. Peu d'écrivains, à mon sens, ont aussi bien rendu le nécessaire goût de l'errance urbaine que les gens quelque peu dépressifs, ou simplement décalés, éprouvent souvent.
On retrouve cela à voir ce très curieux film de Claude Sautet, Quelques jours avec moi, dans les allées et venues des fichtrement bien vus personnages interprétés par les excellents Sandrine Bonnaire et Daniel Auteuil.
Ce qui m'épatait chez Marguerite Duras, c'était que cette errance était féminine.
Apollinaire, Blaise Cendrars, Michel Leiris dans L'âge d'homme, Henri Thomas dans La nuit de Londres, Michel Déon dans Les gens de la nuit, et tant d'autres (Camus dans La Chute par exemple), avaient déjà évoqué ce goût de l'errance qu'ont ceux qui ne supportent guère les horaires imposés par des petits chefs incultes et diplômés, mais cette errance était avant tout virile, fumeuse et alcoolisée (le contraire de la vie vue par Claude Got et tous les hygiénistes plus ou moins humanistes - quelle horreur ! - qui, bien sûr, ne veulent que notre bien).
Certes, François Mauriac dans Thérèse Desqueyroux, l'un des rares romans que j'ai lus d'une seule traite, évoquait déjà une femme rêvant d'errance mais ce n'était jamais que fantasme et ce n'est que dans les dernières lignes du bouquin que Thérèse est en fin de compte réellement affranchie des contraintes que la plupart des gens se donnent parce qu'il faut bien se donner des contraintes, si l'on ne veut pas dériver, se marginaliser, si l'on ne veut pas sombrer dans l'insignifiance.
Marguerite Duras est une premières dans la littérature à avoir écrit que cette errance fumeuse et alcoolisée, - mais pas toujours, mais pas forcément - pouvait être dans les habitudes des femmes aussi bien que dans celles des hommes.
Evidemment, on pourra toujours gloser à n'en plus finir son assiette de en-veux-tu-en-revoilà sur les causes de cette errance qui vous fait perdre temps et repères habituels dans des rues que vous ne connaissez pas, dans des villes qui semblent s'étendre dans une étrange uniformité, tranquillement menaçante, familièrement singulière, dans ces quartiers où jusqu'ici vous n'étiez jamais allé, - où d'ailleurs, vous n'avez aucune raison "valable", c'est-à-dire "sociale", de vous trouver -, et où vous finissez par échouer dans un bar pour y boire une bière, ou un vin rouge, ou une manzanilla.
La citation que je fais ici du très beau Dix heures et demie du soir en été de Duras nous éclaire.
Oui, les jours sont parfois fatigants. Oui, les gens sont parfois malgré eux inopportuns. Ou alors stupides. Ou jaloux. Ou aigris. Oui, les travaux sont souvent ennuyeux et les discours inutiles.
Et pourtant, lorsque nous nous réveillons avant l'heure, au creux de la nuit, nous savons bien, parce qu'il faut bien gagner sa croûte, que ces inopportuns, ces jaloux, ces aigris, ces tâches ennuyeuses, ces paroles inutiles, que nous-mêmes nous prononçons pour passer ce temps contraint qu'est le temps social, que toute cette comédie est inévitable. Inévitable et mortelle. Un poison lent, très lent, mais fatal à coup sûr.
Beaucoup s'en font une raison.
D'autres une rente.
D'autres tombent malades.
D'autres finissent par péter les plombs et se ramènent un beau jour au boulot arme au poing pour y dézinguer leur chef de service ou leurs collègues.
D'autres se pendent ou se jettent sur la voie.
D'autres, en douce, errent et écrivent. Ou peignent. Ou photographient. Ou boivent un coup. Avant de rentrer. Puisqu'on finit toujours par rentrer.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 octobre 2006
