BLOG LITTERAIRE

Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

15 février 2007

L'INSOLENCE SPECTACLE

L'INSOLENCE SPECTACLE

Il arrive qu'il y ait "rumeur joyeuse dans la foule qui a l'impression d'être au théâtre." (Jean-Claude Brisville, Beaumarchais, l'insolent, folio, p.51).
L'insolence plaît au peuple lorsqu'elle s'en prend aux puissants, ici le conseiller Goëzman et le comte de La Blache, à qui Beaumarchais reproche de "se soucier moins de la vérité que de la protection de leurs privilèges".
Le spectacle de l'insolence est ainsi fort plaisant lorsqu'il est supposé être une des occupations de la "France d'en-bas" (avec le Pari Mutuel Urbain, les jeux de hasard de la Française des Jeux, le foot, le bricolage, le Café du Commerce).
C'est sans doute pour cela que les bouffons médiatiques sont, dans nos sociétés libérales, si bien tolérés par la puissance d'Etat : Coluche, Desproges, Le Canard Enchaîné, les Guignols de l'Info (bien qu'il semble qu'il y ait eu en l'occurrence une curieuse affaire de pression via quelque fonctionnaire des Renseignements Généraux à qui, peut-être, on ne savait pas quelle mission confier), de nombreux chroniqueurs (notamment sur France Inter et, par ailleurs, de grand talent) ne mâchent guère leurs figures de style quand il s'agit de se payer la fiole de ceux qui prétendent nous administrer.
L'insolence, puisqu'elle est aussi un spectacle, s'apparente donc au théâtre qui a ce pouvoir de distraire un moment les gens de leurs problèmes réels.

Pourquoi une telle clémence, mon cher Titus ?

Bah ! De toute façon, le Prince est mort deux fois.
S'il censure Beaumarchais, il prépare, "à l'insu de son plein gré", la guillotine qui le coupera en deux.
S'il laisse la plaisante chronique affûter ses phrases et tourner le Royaume en dérision, le Prince devra, s'il veut maintenir l'ordre public, agir en corrigeant les défauts trop flagrants de sa politique.
Hélas, il devient dès lors l'enjeu d'un conflit d'intérêts entre factions rivales, lobbys divers, groupes de pression, et tous les autres, tapis dans un et cetera innombrable et qui, tôt ou tard, ce Prince si libéral, le mettront à mal.
La société démocratique a trouvé la parade : l'alternance des gouvernements qui, faisant du "stop and go" un programme en lui-même, par la prise de décisions très libérales succédant à des mesures sociales attendues, transforme peu à peu les chroniqueurs en sceptiques permanents, en critiques à tout crin, en anarchistes rigolards, en cyniques à clin d'oeil. Ainsi, le mouvement punk ne pouvait naître que dans une monarchie parlementaire où le Prince a pour seule fonction d'incarner l'unité du royaume (comme en Belgique où Flamands et Wallons ne cessent de se montrer les dents, comme en Espagne où les indépendantistes basques perpétuent une lutte pour une autonomie d'un autre âge) : c'est d'ailleurs cette politique de "stop and go" qui caractérise le Royaume-Uni depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.
Les voici donc à crier au loup à chaque fois qu'un ministre semble se compromettre, et, criant sans cesse, puisque le spectacle est permanent, ils finissent, ces talentueux chroniqueurs, par être appréciés, non pas pour ce qu'ils disent, mais pour leur talent oratoire, leur style, la poésie de leur insolence.
Qu'il soit démontré qu'un de ces historiographes de la chose publique entretienne de bonnes relations avec certains représentants du monde politique, et il n'est plus dès lors guère douteux que le bouffon soit corruptible, ou, à tout le moins, influençable.
Le Bouffon et le Prince ont donc ceci en commun qu'ils sont tous les deux seuls.
Se faisant face, incarnant leur rôle, ils se condamnent ou se tolèrent l'un l'autre.
Leurs seuls refuges sont pour le bouffon, la poésie, - comme on l'a vu chez l'immense Raymond Devos -, et, pour le politique, la charge symbolique. C'est ce à quoi ont aspiré, en France, la plupart des Présidents de la Vème République qui, à l'instar de la Reine d'Angleterre, visent par la seule force de leur fonction, à échapper à toute querelle venue d'en-bas.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 février 2007

Posté par patricehouzeau à 14:28 - Fantaisies II - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

C'EST ALORS QU'ARTHUR RÊVA DE SE FAIRE NEGRE

C'EST ALORS QU'ARTHUR RÊVA DE SE FAIRE NEGRE

"J'attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race inférieure de toute éternité." (Arthur Rimbaud, Une saison en enfer)

On ne peut pas être plus vache avec la foi. Le gourmand de Dieu ravalé à la race inférieure, à l'atavisme, à la non-évolution.

Du reste, pour le môme défiant, pas de fascination pour les pieuseries :

"Vraiment, c'est bête, ces églises des villages
Où quinze laids marmots, encrassant les piliers,
Ecoutent, grasseyant les divins babillages,
Un noir grotesque dont fermentent les souliers :
Mais le soleil éveille, à travers des feuillages,
Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers."
    (Les premières communions, vers 1-6)

Dieu, c'est pas grand chose, une manière d'abrutissement des campagnes, tout un guignol pour gogos, - ou qui feignent de l'être, les "quinze laids marmots" n'aimant probablement pas plus le curé, "noir grotesque dont fermentent les souliers", que le défiant môme Arthur lui-même -.
Cependant, le plus intéressant, ce qui vaut, c'est ce "soleil à travers des feuillages" qui suscite "les vieilles couleurs des vitraux irréguliers". Pas de perfection donc ( "Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l'ai trouvée amère - Et je l'ai injuriée."in Une saison en enfer) mais l'irrégularité des choses humaines, le mouvement fascinant de cette irrégularité.

C'est alors qu'Arthur rêva de se faire nègre :

"Connais-je encore la nature ? me connais-je ? - Plus de mots. J'ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l'heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant.
  Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse !" (Une saison en enfer)

La perfection n'étant pas de ce monde, le langage ne doit donc pas chercher à calquer, singer cette perfection puisque, en lui-même, - et voilà ce qui est vraiment palpitant -, il rend compte de cette irrégularité de l'être, de cette négritude qui postule que l'on ne peut "connaître la nature", que l'on ne peut "se connaître soi-même".
Ainsi, la belle âme de la langue, le français des classiques, est-elle révoquée, - Plus de mots.
Il ne s'agit pourtant pas de se taire, mais d'invoquer l'être irrégulier, ce nègre au coeur de l'homme : l'anthropophage ("J'ensevelis les morts dans mon ventre"), ce nègre en transe, au son des tambours et des cris, qui danse et abolit le temps jusqu'à "tomber au néant".
L'alexandrin est ainsi égorgé comme le coq d'une cérémonie vaudou et ce sont des appels, des invocations qui montent des gorges humaines :

  "Il faut être absolument moderne.
  Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face, et je n'ai derrière moi que cet horrible arbrisseau!... Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.
  Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et, à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes." (Une saison en enfer).

Mais bah ! Littérature que tout ça ! Symbolique pour universitaires. Fort heureusement, à ma connaissance, Rimbaud n'a pas mangé de chair humaine. Il s'est pourtant fait marchand d'armes, puisqu'il avait bien pris soin, Arthur, de laisser Dieu dans les Ardennes.
Reste le rythme. Celui que reprendront Joyce, Céline, Jimi Hendrix, ces grands égorgeurs de phrases.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 février 2007

Posté par patricehouzeau à 11:44 - Fascinations rimbaldiennes - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

NOTE SUR LE SANG

NOTE SUR LE SANG
(Notes sur Iphigénie de Racine)

Au vers 64 (Iphigénie, Acte I, Scène 1), Agamemnon, apprenant que les dieux exigent le sacrifice de sa fille, fait ce constat :

"Je sentis dans mon corps tout mon sang se glacer."

Glaçant, effectivement, ce vers, avec le sifflement de son "s" comme s'il s'agissait aussi de rendre compte du son si particulier d'un objet en mouvement qui se fige, ne peut faire autrement que de se figer, paralysant l'être humain, gelant l'organisme, fixant le coeur dans un arrêt mortel : en l'occurrence, l'arrêt des dieux.

Aussi le rythme ternaire ("Je sentis / dans mon corps / tout mon sang / se glacer") semble exprimer la progression de cette glaciation, de cette montée des eaux froides, faisant de l'être humain le témoin parfaitement conscient de sa perte.

C'est que le sang est un des éléments constitutifs de la tragédie des hommes.

"Oui, vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste.
Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin
Que d'en faire à sa mère un horrible festin."
    (vers 1246-1248, Acte IV, Scène 4)

Clytemnestre furieuse ne craint pas de soupçonner Agamemnon de cruauté gratuite, de "barbarie" (cf vers 1249-1250: "Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice / Que vos soins préparaient avec tant d'artifice !"). Elle fait ainsi allusion à Atrée, le père d'Agamemnon, qui "après avoir tué les enfants de son frère Thyeste, les lui servit en guise de repas." (Note de Alain Viala, cf Iphigénie, Petits Classiques Larousse, p.122).
Clytemnestre d'ailleurs ne se contente pas de rappeler la généalogie d'Agamemnon, mais assimile le "sang" d'Agamemnon au "sang" de son père ("Oui, vous êtes le sang d'Atrée"). Le sang devient ainsi ce fleuve ininterrompu qui coule de corps de corps et ne change pas. Elle rappelle ainsi que le héros tragique, - tout héros tragique est une attribution métonymique-, porte en lui ce fatum, cette fatalité, dont le sang est la monnaie d'échange. Achille fait ainsi remarquer :

"Si de sang et de morts le ciel est affamé,
Jamais de plus de sang ses autels n'ont fumé."
(vers 1599-1600)

"Que Neptune et les vents, prêts à nous exaucer,
N'attendent que le sang que sa main va verser."
(vers 839-840)

Monnaie fatidique que ce sang voué à apaiser ce qui n'est pas humain, le ciel, les dieux et les vents, cette terra incognita du non-humain, de la nature que les hommes tentent de comprendre, d'épuiser par la raison, de domestiquer cependant qu'elle les blesse, les tue, les foudroie. Les mythologies sont ainsi ces odyssées de l'homme dans une nature qu'il commençe à déchiffrer, à dévoiler, en la parant de qualités surhumaines, surnaturelles, en la nommant par des jurons, des noms de dieux, pardi.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 février 2007

Posté par patricehouzeau à 10:33 - NOTES SUR IPHIGENIE DE RACINE - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1