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Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

17 février 2007

WINTERTIME BLUES

WINTERTIME BLUES

(Fantaisie sur le Bal des Pendus d’Arthur Rimbaud)


(Tout ce qui n'est pas en italiques est d'Arthur Rimbaud, le reste n'est que broderie fantaisiste de ma part).

    Au gibet noir, manchot aimable,

    (L'antiphrase "manchot aimable", sur le mode ironique, annonce la couleur gothique)

    Dansent, dansent les paladins,

(La poésie fait son ballet, plus tard, il y aura la musique d’un « vieux Noël » ! De l’opéra que tout ça, de l’opéra fabuleux (1), c’est-à-dire de l’opéra sous forme de fable ; d’ailleurs, je ne peux pas m’empêcher de penser aux cadences de Rameau et à la flamboyance baroque)

    Dansent, dansent les paladins,

    Les maigres paladins du diable,

(La maigreur des démons dont l’énergie se consume dans le désir des humains)

    Les squelettes de Saladins.

Messire Belzebuth tire par la cravate

Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,

(Ritournelle ternaire du bal des pendus :

« Ses petits / pantins noirs / grimaçant / sur le ciel ») 

Et, leur claquant au front un revers de savate,

(Ainsi le diable pratique-t-il la boxe française)

Les fait danser, danser aux sons d’un vieux Noël !

(C’est terrifiant quand on y pense, ce Belzebuth qui joue aux marionnettes avec quelques squelettes de pauvres diables pendus tout en gueulant un chant de Noël ; ça fait songer aux affreux du film Orange mécanique de Stanley Kubrick qui tourmentaient leurs victimes tout en chantant Singin’ in the rain).

Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles :

(L’alexandrin se découpe en quatre mesures rythmiques :

« Et les pantins / choqués / enla - / -cent leurs bras grêles »)

Comme des orgues noirs, les poitrines à jour

(Imaginaire gothique : orgues des ténèbres et poitrines nues et ici, ouvertes) poitrines

Que serraient autrefois les gentes damoiselles,

(L’épithète « gentes » et le féminin « damoiselles » - cf le masculin « damoiseau » - renvoie à un Moyen-Age de livre d’histoire illustré, de ces livres d’école qui ont fait la légende du chevalier Bayard, «  sans peur et sans reproche », et de Jeanne la Pucelle.)

poitrines qui

Se heurtent longuement dans un hideux amour.

(L’amour que l’on a dit « éternel » et autres sottises est ainsi singé par quelques pendus se balançant et tout à fait grimaçants).

Hurrah ! Les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !

On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !

Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !

Belzebuth enragé racle ses violons !

(Le texte multiplie les exclamations faussement naïves et fait du tableau une pochade ironique, une gravure grotesque. Tous ces points d’exclamation, autant de traits d’archet !).

Ô durs talons, jamais on n’use sa sandale !

Presque tous ont quitté la chemise de peau :

(Ce sont donc des squelettes ornés de haillons de chair qui se balancent ainsi au vent qui les décompose)

Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.

(La chair morte échappe au désir ; la mort renvoie Eros à sa biochimie)

Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,

(Le noir corbeau et la blancheur de la neige soulignent la gravure)

Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :

On dirait, tournoyants dans les sombres mêlées,

Des preux, raides, heurtant armures de carton.

(La voilà, cette gravure, guignol guerrier, théâtre d’ombres).

Hurrah ! (Répète le texte, et je l’imagine très bien, ce « Bal des Pendus » mis en musique par quelque groupe émérite de hard rock progressif façon Led Zeppelin, Deep Purple, ou Rush)

Hurrah ! La bise siffle au grand bal des squelettes !

Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !

(Aux impressions visuelles se superpose une musique que l’on n’entend que dans les syllabes mais qui produit son effet ; deux syllabes suffisent, celles de la forme « mugit », pour évoquer le mugissement d’un orgue dont le son est si infernal qu’il doit être fait de « fer », cet orgue furieusement gothique).

Les loups vont répondant à des forêts violettes :

(A l’orgue de fer, les loups, dans leurs « forêts violettes » font lugubre écho, chœur d’anges aux yeux luminescents)

A l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer…

Holà, secouez-moi ces capitans funèbres

Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés

Un chapelet d’amour sur leurs pâles vertèbres :

Ce n’est pas un moustier ici, les trépassés !

(La paix de Dieu, la grande paix des Requiescat in pace n’a rien à faire ici et les allitérations le chassent : « secouez-moi ces capitans qui, sournois, de leurs gros doigts cassés… »).

Oh ! voilà qu’au milieu de la danse macabre

(Evidemment, on pense à Saint-Saëns, le formidable agitateur de musiques à squelettes et  bêtes diverses), voilà que

Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou

Emporté par l’élan, comme un cheval se cabre :

(C’est que le vent les secoue, ces capitans désossés et que les syllabes se répondent : « rouge » / « fou »)

Et, se sentant encore la corde raide au cou,

(Cliquetis, cliquetis des os, c’est le théâtre à la tête de mort !)

Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque

Avec des cris pareils à des ricanements,

(L’image semble prendre vie tandis que les morts semblent si vifs et pris de panique élémentaire, ou en proie au fou rire des désespérés, comme si les morts disaient aux vivants qu’il n’y avait rien d’autre dans l’au-delà qu’un grand vent balayant infiniment toute chair)

Et, comme un baladin rentre dans la baraque,

Rebondit dans le bal au chant des ossements.

    Au gibet noir, manchot aimable,

    Dansent, dansent les paladins,

    Les maigres paladins du diable,

   Les squelettes de Saladins.

(Dans le cas où ce très vivifiant poème de Rimbaud serait mis en musique, on voit bien que cette dernière strophe offre la possibilité de conclure le morceau de façon absolument mirifique et très électrique, avec violon, orgue et toute une batterie de percussions brèves et sautillantes à la façon d’une danse de mort-vivant ; on pourra aussi se contenter de la sèche sobriété d’une guitare comme l’ont fort heureusement fait les Pink Floyd en intro et en conclusion de l’album « Animals »).

Notes :
(1) "Je devins un opéra fabuleux" : Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, "Délires II, Alchimie du verbe", folio classique, p.197. L'opéra de tous les possibles peut-être puisque, dit-il, "je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur" cependant qu'il nie toute morale du labeur : "l'action n'est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque chose," (la possibilité d'être en soi ? "l'opéra fabuleux", l'oeuvre de la fable qui résume tout en une "Alchimie du verbe" qui abolirait toute nécessité du travail ?).

La posture est ici très adolescente, naïvement provocatrice (cf "La morale est la faiblesse de la cervelle"). Il semble adopter le point de vue d'un grand seigneur, - qu'il ne pouvait être, provincial déclassé qu'il était alors -, un grand seigneur pour qui tout travail est une bassesse et "se donner la peine de" une honteuse dérogation. En tout cas, Rimbaud, une fois sa géniale lubie poétique passée, se fera homme d'action. Quant à la morale, l'individu Arthur Rimbaud en suivra une, ni pire ni meilleure que celle de la plupart des hommes de son temps.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 février 2007

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"COMPRENDRE, C'EST DEJOUER" I

« COMPRENDRE, C’EST DEJOUER » I

« Comprendre, c’est déjouer » (Jankélévitch, L’Ironie, Champs Flammarion, 1964, p.27).

Comprendre, c’est déjouer les pièges tendus par la nécessaire manipulation dont nous faisons les frais puisque, êtres sociaux, nous sommes donc voués à l’objectivation, base de toute stratégie.

Cette objectivation sociale, si raisonnée, si froidement rationnelle, a eu tôt fait de comprendre que pour arriver à ses fins, - la docilité complète du citoyen consommateur -, elle devait s’appuyer sur l’affectif, les sentiments qui, multiples, nous commandent, nous incitent, nous mènent là où, pourtant, nous n’aurions pas voulu aller.

Le publicitaire est ainsi devenu l’allié du politique et l’Etat ne devient légitime que par le spectacle de sa providentielle puissance.

D’où, sans doute, cette fâcheuse tendance de l’homme politique à donner des leçons de morale et ces nouvelles stratégies d’emprise sur les esprits : développement durable, commerce équitable, retour de la morale républicaine dans les écoles.

Mais que l’on y regarde de plus près et l’on verra vite que « développement durable, commerce équitable, morale républicaine » ne sont que des mots-trombones, des cache-misère de la pensée moderne, sinon des leurres pour masquer le véritable enjeu : le maintien de la suprématie de la Triade (Amérique du Nord, Europe, Japon) sur l’ensemble de l’économie mondiale.

Ainsi, avec un très grand cynisme, les politiques européens ne cessent d’en appeler à l’arrêt des conflits africains, à la tolérance envers un Islam modéré, à « l’amitié entre les peuples » tandis qu’ils ne savent plus comment faire pour échanger armement contre pétrole, contrats mirifiques contre matières premières.

Bien sûr, le politique ne peut jamais être qu’un menteur professionnel ; s’il disait la vérité, il serait aussitôt lynché par une foule épouvantée et prise de panique à l’idée, qui lui est pourtant si familière, que le monde est ce qu’il a toujours été : une lutte à mort entre le loup au ventre vide et le loup au ventre plein.


Post-Scriptum : Que l'on me comprenne bien. Je n'ai rien contre "le développement durable", "le commerce équitable" et la morale et, bien sûr, il vaudrait mieux que les gens cessent de se massacrer et que la tolérance l'emporte sur le sectarisme. Ce que je constate, c'est que nous tenons un double discours qui consiste à feindre de "sensibiliser" les citoyens aux nouveaux enjeux de l'avenir de l'humanité (réchauffement climatique, mondialisation économique, etc...) cependant que nous continuons à agir comme si le monde pouvait si facilement se pacifier alors même que nous le truffons d'arsenaux, alors même que  la puissance des pays asiatiques ne cesse de croître remettant en cause, - et cela, dans l'état actuel du monde, me semble inéluctable -, les fondements de la civilisation occidentale.
L'abandon de l'entreprise familiale, qui fonda le capitalisme européen et ancra commerce et industrie dans un territoire, un "bassin de formation et d'emploi", au profit de cercles d'actionnaires anonymes et indifférents, me semble être le principal signe de l'abandon de nos valeurs occidentales au profit d'une mondialisation dont les Etats-Unis, la Chine et le Japon seront les principaux bénéficiaires. Quant à l'Europe, elle déplorera encore longtemps les délocalisations cependant que les investisseurs étrangers continueront à venir chercher en France aides et subventions, - avant de lever le camp pour des ailleurs prometteurs -, tout en spéculant sur les valeurs immobilières, faisant monter les cours, mettant les gens à la rue.
Et c'est, bien entendu, le contribuable français qui paiera.
Tu fais bien de partir, Johnny.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 février 2007

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