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Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

20 avril 2007

DOULEUR-FANTÔME

NOTES SUR POURSUITE D'ULYSSE D'ANDRE DOMS (Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, Maison de la Poésie d'Amay, 1999)

DOULEUR-FANTÔME

p.10 : Où le poète rappelle le lien entre parole et silence :

"Je parle depuis le silence
  que tu fais en moi"

Le silence est sûr lorsque l'autre est parti, car qui peut réellement combler la parole désirée et qui ne peut désormais que manquer ?
Le deuil est un apprentissage de la douleur fantôme.
Je me demande, si entre tant de fonctions, ce n'est pas cela aussi, le langage : l'invention du fantôme, la révélation de la source de douleur, de cette étrange persistance de l'âme, ce silence douloureux de l'être ?
Pour l'expliquer, on invente le fantôme.
Ou, comme Monsieur de Sainte-Colombe de Tous les matins du monde, qui n'a de cesse de devenir ce qu'il est, un musicien, et de jouer, et d'évoquer ombres et regrets jusqu'à ce qu'ils deviennent palpables.
Il y a ainsi dans la poésie d'André Doms une pudeur baroque, une absence d'effets, un refus des inutiles adjectifs, comme si l'essentiel était au coeur même de la langue, dans sa capacité à substantiver, à évoquer la substance du monde.
C'est ainsi que la douleur appelle le revenant, la plaie, le couteau.
Ce qui est alors étonnant, c'est cette relative, - que tu fais en moi -, qui complète le nom "silence" ; relative explicative en ce sens que c'est bien l'absence de l'être qui agit.
L'absence de l'être, c'est-à-dire cette étrange manière d'être qui est d'être absent.
Comme une douleur fantôme.
Comme la nostalgie d'Ulysse.
Comme Pénélope absente à Ulysse.
Où le poète remet sa langue en question :

"Mais des poignées de mots
  disent-ils que le coeur
  a mal de la distance
  ni comme nos pays sont à bout
  sans repos"

Des poignées de mots, est-ce là tout le poème ?
Auquel cas, comment pourrait-il, si fragmentaire, rendre compte de l'être ?
Des poignées de mots, autant dire "des poignées de cerises", petit vademecum de l'abstraction poétique qui ne renvoie qu'à lui-même ; et cet "aboli bibelot d'inanité sonore", que Mallarmé dénonça, ne peut en aucun cas conjurer les fantômes de la douleur, ne peut "dire" que le coeur / a mal de la distance.
C'est de nostalgie qu'il s'agit.
Lorsque nous souffrons de la distance mise entre nous et ce que nous aimons, nous éprouvons "le mal du pays" qui est, nous le savons, une des figures du mal de l'être.
Le deuil éprouve cette capacité à surmonter ce mal de l'être.
Notons que le poète utilise une nouvelle fois la tournure interrogative ("Mais des poignées de mots / disent-ils que le coeur").
Pas de point d'interrogation pourtant.
Puisque nous sommes dans une question purement oratoire.
Le thème de ce passage n'est pas en effet l'impuissance du langage, mais le mal de l'être, l'affirmation d'une fatigue, d'un être-à-bout :

"ni comme nos pays sont à bout
  sans repos"

André Doms est né à Bruxelles.
De quel pays parle-t-il ?
Un pays, plusieurs langues, plusieurs territoires de la langue.
Des limites. Des frontières que les hommes s'imposent.
D'où un épuisement des bonnes volontés.
Flandres ou Wallonie, ce sont toujours des terres où l'on travaille.
Nous savons, - cela est patent maintenant -, que nous vivons une époque de crise.
Un grand tourment. Un grand tourment rampant.
La lucidité nous oblige à dire, - et ceci n'engage que le commentaire -, que nous vivons une époque à générations "paumées", hors-limites.
Générations au pluriel car, franchement, qui peut en prédire la fin, de cette paupérisation des vieilles régions industrielles ?
Qui peut dire comment tournera le vent ?
Et comment finira cette guerre que l'on dit "économique" ?

Le poème tend parfois au proverbe :

"La ronce creuse au lieu d'éclore
  Tout perd le sens hors la lumière"

Le proverbe est un trait d'analyse.
Nous autres humains, qu'est-ce que nous pouvons parler ! Et nos paroles ne sont jamais qu'un infini commentaire du monde.
Borges dit quelque part que les moindres paroles de la rue peuvent suffire à faire de la littérature.
Deux éléments d'analyse donc qui conduisent à cette conclusion : l'homme forge l'homme.
Pas de fleurs dans un terrain laissé à la ronce.
Pas de sens sans ce qui éclaire (la langue).
Le poème, ce piège à revenants, s'arrête quand la nuit, que rien n'éclaire, survient :

"et je fais nuit
  de partout"

La nuit couvre le sens ; la douleur-fantôme de l'être perdu est ainsi comparée à une nuit de ronces et sans repères ; on dirait bien cette "terre gâtée", ce royaume déserté des pays condamnés à mourir car privés de légendes.
La simplicité de l'aveu souligne son authenticité.
Pas de lyrisme. Pas d'emphase.
L'efficacité des vers réside dans leur sobriété.
Leur discrétion.
Leur élégance.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 avril 2007



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