4 NOTES SUR GUILLAUME APOLLINAIRE DONT 2 MYSTIQUES

1.
Le poème tend à faire de la langue un solfège sans cesse renouvelé de la petite musique du sens :

"Oh ! les cimes des pins grincent en se heurtant
  Et l'on entend aussi se lamenter l'autan
  Et du fleuve prochain à grand'voix triomphales
  Les elfes rire au vent ou corner aux rafales"
    (Apollinaire, Le vent nocturne in Alcools)

Ici les assonances (pins, grincent, prochain / en, heurtant, entend, lamenter, l'autan, grand'voix, vent / oh, l'on, aussi, l'autan, prochain à, triomphales, au, corner aux rafales) et ce frémissement des consonnes (cimes, grincent, se, aussi se / prochain / fleuve, triomphales, elfes, rafales) que semble chercher à couvrir ce grand vent sur la page.

2.
"Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes
  Qui étaient immortels et n'étaient pas chanteurs"
    (Apollinaire, Le brasier, Alcools)

L'emploi de l'imparfait peut surprendre puisque l'immortalité est un présent de vérité générale : l'immortel est immortel quels que soient le lieu et l'époque où il se trouve.
Comme Dieu.
Quant au Diable, ah bah, ce serait sans doute cela, le présent de l'illusion générale.

3.
"Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
  Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
  Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
  Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances"
  (Apollinaire, Zone, Alcools)

C'est le dernier épisode du poème Zone. Le narrateur rentre chez lui pour y dormir.

Le complément "à pied" m'est clin d'oeil qui, faute d'argent, en ai parcouru des lieues. Mais passons...

Le poète donc rentre chez lui pour y cependant retrouver un ailleurs quasi mystique, celui des "fétiches d'Océanie et de Guinée" qu'il rattache aussitôt à la figure du Christ :

"Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
  Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances"

écrit-il en deux brèves mesures parallèles de 4 syllabes ("Ils sont des Christ" / "Ce sont des Christ") placées au début de ces deux 14-syllabes aux rimes signifiantes ("croyance" / "espérances").

La fin du poème Zone reprend ainsi l'un des motifs de son commencement :

"La religion seule est restée toute neuve la religion" (vers 5)

"Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme" (v.7)
  (...)
"Pupille Christ de l'oeil"

Et ce trait étonnant, faussement naïf, à la manière d'une image médiévale :

"C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
  C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
  Il détient le record du monde pour la hauteur"

4.
"Soleil cou coupé"
  (Apollinaire, Zone, Alcools)

Ce vers célèbre termine l'immense Zone. En lui-même, il constitue une image forte.
Le comparé en est "le soleil".
Le comparant : une tête coupée.
Les rougeoiements que l'on prête souvent au soleil couchant explique peut-être cette personnification (cf Baudelaire, "Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige" in Harmonie du soir)

Quant au participe "coupé", il coupe, en effet, la parole qui, jusqu'ici, déroulait sur la page séquences rythmiques, souvenirs, réminiscences, évocations. Le rythme se résout donc en un hiatus : "Soleil / cou / cou- (/) -pé /", lequel hiatus induit, en dépit des règles de la prosodie (un accent sur la dernière syllabe des mots de sens plein ; sur l'avant-dernière si la finale est constituée d'un "e muet") une accentuation sur la première syllabe du participe "cou-pé".

Epiphanie de l'analogie : ce qui pourrait tendre vers l'infini (le soleil) est semblable à ce qui est purement mortel (l'être vivant).
Cette expression (être vivant) est par ailleurs assez intéressante puisque, s'il y a de "l'être vivant", c'est donc qu'il y a aussi de "l'être mort" et, sans nul doute, de "l'être tout court", absolu, radical, et qui ne se manifeste à la conscience qu'à la solaire lumière de la révélation.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 mai 2007