19 juin 2007
DU HETRE DE L'INCIPIT
DU HETRE DE L’INCIPIT
Notes sur Un roi sans divertissement de Jean Giono (édition de poche folio)
p.9
Le roman commence par l’exaltation d’une beauté singulière, exceptionnelle : celle d’un hêtre auquel sont attribuées des vertus humaines : « Il n’est pas possible qu’il y ait, dans un autre hêtre, où qu’il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d’éternelle jeunesse ».
L’expression « dans un autre hêtre » suggère, par l’homophonie du nom de l’arbre et du nom de l’être, qu’il ne s’agit pas ici seulement d’esthétique, mais d’ontologie.
Aussi cet arbre est-il plus qu’humain, de nature divine : « C’est l’Apollon-citharède des hêtres » ; « Apollon exactement, c’est ce qu’on se dit dès qu’on le voit ».
Aussi cet arbre est-il doté par le narrateur d’une conscience réflexive : « Il est hors de doute qu’il se connaît et qu’il se juge. Comment tant de justice pourrait-elle être inconsciente ? »
L’emploi du mot « justice » peut sembler étonnant puisque le texte insiste avant tout sur la beauté de l’arbre. Cette description du « hêtre » constitue l’incipit du roman. Cette première occurrence de la thématique de la justice est peut-être un indice puisque Un roi sans divertissement est un roman que l’on pourrait qualifier de roman policier (il y a des enlèvements, des crimes, un enquêteur et un coupable) et dont l’un des thèmes majeurs est celui de la fascination pour la beauté dans ce qu’elle a de plus exceptionnelle, sinon de plus sacré, puisque « il suffit d’un frisson de bise, d’une mauvaise utilisation de la lumière du soir, d’un porte-à-faux dans l’inclinaison des feuilles pour que la beauté, renversée, ne soit plus du tout étonnante. »
« une mauvaise utilisation de la lumière du soir » : le narrateur semble faire l’aveu de sa subjectivité la plus complète, l’arbre n’est beau que sous une lumière particulière, sinon il n’est jamais qu’un porte-à-faux. D’ailleurs, ce hêtre est comparé à Apollon-citharède, c’est-à-dire à Apollon à la cithare et il se pourrait donc que le dieu joue faux.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 juin 2007
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