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23 août 2007

GRAVES ET FOUS

GRAVES ET FOUS
Notes sur poursuite d'ulysse de André Doms (Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, Maison de la Poésie d'Amay, 1999)

p.14

"Rien qu'on nous ait accordé"
 
A lire, on finit parfois par s'abandonner à la mécanique de l'oeil, et ne plus faire attention aux formules employées. On passerait vite au vers suivant sans plus prêter attention à la litote "rien qu'on nous ait accordé". Et pourtant, la figure rappelle un accord ancien, une façon d'avoir tout, un temps qui fut nouveau :

"dans l'aisance de l'air
  ou le printemps des mots"

Je pense à l'été, cette saison dont on voudrait qu'elle étalât toujours plus le temps qui nous est imparti ; je pense à l'été et à cette impression "d'aisance" à laquelle on rattache le temps des jours les plus longs ; cette saison des couples aussi, car comment s'imaginer passer l'été seul, sans chair à ses côtés, sans regard à partager, sans répliques ?
"L'aisance de l'air", c'est aussi sa légèreté, la Dolce Vita, la vie qui semble plus facile, qui semble dégagée des habituelles contingences.
Mais il n'est pas fait que d'images idylliques, ce temps plus léger, il réside aussi dans ce "printemps des mots" que le poète, - après tout, c'est son métier -, suscite.
On a même inventé le "Printemps des Poètes" pour rappeler ce lien entre poésie et renaissance. On a même inventé le "Printemps des Poètes" pour exprimer ce qui nous rend nostalgiques, l'espoir de l'éternel retour du bonheur des choses.

La liberté est ainsi une affaire de durée, de rappel du passé, de suggestion du futur, et ne connaît qu'une seule "allégeance" :

"Seule allégeance
  un amour grave et fou
  pour décrasser les ciels
  raviver le mystère"

Nous avons déjà rencontré ces deux épithètes "grave et fou", au premier fragment (p.7) du poème : "Je gâche / dans le vent grave / et fou".
Ces deux adjectifs définissent donc aussi bien "l'amour" éprouvé (autant ressenti que mis à l'épreuve) que la qualité du "vent" qui, lui aussi, est une épreuve avec laquelle l'homme, qu'il soit poète ou maçon, ne peut que composer.
La métaphore picturale est ici à l'oeuvre puisqu'il s'agit de "décrasser les ciels" (le pluriel du mot "ciel" est le mot "cieux" ; le pluriel "ciels" s'emploie pour désigner les représentations peintes du ciel). Il s'agit donc ici de "décrasser" la représentation, d'en "raviver le mystère" comme on ravive des couleurs passées.
C'est donc qu'il y a quelque chose à voir, qui n'est pas évident, mais qui se devine derrière la patine du temps.
Il s'agit aussi d'élucider, de rendre plus clair "les ciels" et plus vif le "mystère". "Décrasser, raviver" c'est-à-dire rendre "ciels" et "mystère" à un état premier, plus authentique, un état originel des choses, - non pas primitif, mais ontologique peut-être, qui concerne l'être que  nous nous coltinons comme le voyageur finit par se coltiner le sphinx.
L'instrument de cette réinvention du Vrai, - de cette révélation -, est dans le texte désigné comme étant "l'amour fou" que le poème lie simultanément à la gravité. Il s'agit donc de faire "allégeance" comme si un ordre secret, le rituel énigmatique d'une relation, tenait les amoureux dans une finalité connue d'eux seuls, tacite peut-être, "mystérieuse".

Mais c'est sans doute à cette seule condition que l'on peut "marcher à découvert" :

"le coeur qui marche
  à découvert
  et l'espérance
  comme un caillou"

"Marcher à découvert", c'est-à-dire avancer sans peur, le contraire de l'expression "raser les murs".
Notons que ces quatre derniers vers portent tous un accent à la quatrième syllabe, comme si désormais la marche était assurée, sans risque (cf "à découvert"), et porteuse de promesses (cf "l'espérance").
Le fragment se clôt sur la surprenante comparaison "l'espérance comme un caillou", qui lie un terme abstrait et connoté positivement à un terme concret dont le référent évoque plutôt ce qui est peu utile, voire gênant.
C'est que rien de moins intéressé que les amoureux "graves" et "fous". Il n'est pas question ici d'or (philosophal ou non) mais des cailloux du chemin de tous les jours, cette vie ordinaire à laquelle nous nous vouons et qui ne prend son sens que par la présence de l'Autre, aussi "grave et fou" que nous ; ça, nous le savons.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 août 2007

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