31 octobre 2007
"UNE GAUFRETTE DONNEE A L'INVISIBLE"
UNE GAUFRETTE DONNEE A L'INVISIBLE (1)
Le temps est long le vent plein des langues de ce
Feu qui fait le flambeau des ailes du phénix
Qui brûle le reste de nos chandelles Qui
Brûle comme brûle un fagot de quelques jours
En quelques accords je vois flamboyer leurs ombres
Nous vivons pour le souvenir de ce qui fut.
(1) Une énigme, bien sûr. On en trouvera la clé dans le très beau Tous les matins du monde d'Alain Corneau, d'après un récit de Pascal Quignard.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 31 octobre 2007
D'ICI CENT CINQUANTE ANS PEUT-ÊTRE
D'ICI CENT CINQUANTE ANS PEUT-ÊTRE
Lorsque je n'écris rien pendant deux ou trois jours, comme ce week-end dernier où je fus ailleurs, franchement, j'ai du mal à m'y remettre.
Il me semble tout simplement que je n'y arriverai pas. Je feuillette des romans, des recueils de vers, et ne trouve rien à dire. Pire, j'éprouve alors une sensation de fatigue à l'idée de chercher de quoi alimenter ne serait-ce qu'une demi-page.
Je me dis alors que, de toute façon, il y a tant de bons livres que je n'ai pas lus, et que, faute de temps, je ne lirai jamais que je ferais mieux d'arrêter là et de plonger dans ma bibliothèque.
Ce que je m'empresse de ne pas faire car je ne puis lire longtemps. Cela m'ennuie assez vite, et je ne suis pas de ceux qui croient que c'est dans les livres que l'on apprend quelque chose. La littérature ne sert à rien d'autre qu'à plaire aux amateurs de littérature et aux professionnels de l'écrit littéraire, et il faut être d'une très grande mauvaise foi pour affirmer sans rire que la lecture de Stendhal et de Flaubert pourrait améliorer le sort des élèves de nos Lycées Professionnels, sauf à se soucier de l'avenir de ceux qui se destineraient aux "Métiers du livre", mais ils ne sont pas si nombreux. (1)
Bref, pour retrouver le fil, une seule solution : me coller devant l'ordinateur, trouver dans un bouquin un passage qui me plaît et broder sur le motif, improviser une suite de notes plus ou moins fantaisistes puisque, après tout, il ne s'agit jamais que de littérature, c'est-à-dire rien à côté des grands massacres de ce monde.
En général, cela vient assez vite, surtout au matin, l'oeil frais et l'estomac peu chargé.
Du reste, si je puis ainsi écrire tous les jours, je ne peux pourtant écrire longtemps. Au bout de deux ou trois pages, l'esprit se vide. Je finis par ne plus comprendre ce que je lis. C'est alors que mes auteurs de prédilection m'apparaissent comme de parfaits étrangers. Je me dis alors que, décidément, je manque de souffle. J'arrête donc là et j'écoute de la musique, ou je regarde un film, ou je fais du ménage, ou je bois un coup.
Ce qui tend à prouver que même si je disposais de plus de temps pour écrire, - si ma fortune était assez grande pour me passer de gagner ma vie en travaillant, par exemple -, je ne publierais sans doute guère plus que je ne publie habituellement.
Ou alors, il faudrait m'y atteler sérieusement, me forcer à cent fois sur le métier, etc... - mais, honnêtement, je doute d'y arriver jamais. C'est que, disposant de pas mal de défauts, je ne suis pourtant point carriériste. Des deux conseils que j'ai le plus souvent entendus ces dernières années - "Mais passe donc des concours", "Mais publie donc un recueil", - je n'en ai suivis aucun.
Pour ce qui est du "concours", on a fini par me faire signer un CDI (Contrat à Durée Indéterminée) qui, ne me faisant gagner pas plus que je ne gagne actuellement, me permet cependant de ne pas me soucier de ces fichus concours sans lesquels, semble-t-il, il est impossible de faire une "carrière sérieuse" c'est-à-dire devenir donneur de coups de tampons, rédacteur de rapports plus ou moins nécessaires, donneur d'avis qui, au fur et à mesure que l'on s'élève dans l'échelle sociale, s'avèrent de plus en plus coupés de la réalité.
Pour ce qui est de ma publication sur papier, je ne m'y intéresse absolument pas. Je me contente d'un article ici ou là, dans quelque revue plus ou moins confidentielle, et j'attends patiemment qu'un éditeur se décide à publier quelque choix de mes textes (2). Ce qui arrivera d'ici cent cinquante ans je pense. Un étudiant du futur, ou un tout jeune universitaire dégottera je ne sais où quelques dizaines de mes fantaisies et jugeant que, certes, c'est tout à fait mineur et très décousu, mais ne manque cependant ni de charme ni d'inventivité, les publiera donc, mes fantaisies, par le biais d'un mémoire ou dans le cadre d'une collection de curiosités littéraires d'antan.
Notes :
(1) En ce qui concerne les Lycées Généraux, c'est autre chose évidemment, et qui se destine à des études longues se doit de savoir qui sont Stendhal et Flaubert. Pour en revenir aux Lycées Professionnels, l'argument selon lequel la littérature permettrait de "mieux appréhender la vie" fleure bon, au mieux la naïveté, au pire la plus grande des sottises qui confond l'apprentissage d'un métier et on ne sait quel "savoir-être" prédéterminé par on ne sait quelle instance supérieure.
(2) Je laisse d'ailleurs à cet hypothétique éditeur toute latitude dans le choix des textes, l'organisation du recueil et la possibilité d'apporter toutes les corrections qu'il désire au contenu même de mes pages, pourvu qu'il les soumette au préalable à ma mansuétude et qu'il m'en demande, avant toute publication, l'autorisation écrite ; on s'assurera aussi, bien sûr, que mon nom figure bien sur la couverture.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 31 octobre 2007
EN MARCHE !
EN MARCHE !
« Du désert de bitume fuient droit en déroute avec les nappes de brumes échelonnées en bandes affreuses au ciel qui se recourbe, se recule et descend, formé de la plus sinistre fumée noire que puisse faire l’Océan en deuil, les casques, les roues, les barques, les croupes. – La bataille ! » (Arthur Rimbaud, Métropolitain in les Illuminations)
Je me demande si Rimbaud n’a pas souvent souhaité que puisse la phrase se faire vertige. Ici, une « déroute », ce qui ne suit plus une exacte trajectoire. Il s’agit d’une colonne pourtant, - elle « fuit droit » à travers les humeurs floues du paysage que constituent le « bitume », les « nappes de brumes échelonnées en bandes affreuses », « la plus sinistre fumée noire que puisse faire l’Océan en deuil ». Bien sombre, tout ça ! Le ciel lui-même s’en bouleverse qui « se recourbe, se recule et descend » - serait-il en proie au vent qui tourmente ?
Le regard ne peut guère s’élever: il monte « du désert de bitume » aux « nappes de brumes » qui s’échelonnent jusqu’au « ciel » et ne va pas plus haut, le regard, qui redescend avec ce « ciel » qui semble battre en retraite.
C’est que l’action se joue en bas, au niveau de « l’Océan en deuil », au niveau des indicateurs de combat – « casques, roues, barques, croupes ». Déroute ? Pas tant que ça puisque, après tout, il y a un ordre des assonances (« casques / barques » ; « roues, croupes »). On pourrait penser à un tableau, une scène de bataille, - une marine guerrière peut-être -, ou quelque débarquement dans la canonnade. « Ô la face cendrée, l’écusson de crin, les bras de cristal ! Le canon sur lequel je dois m’abattre à travers la mêlée des arbres et de l’air léger ! » a écrit aussi Rimbaud dans ses « Illuminations ».
Et ceci encore dans Une saison en enfer :
« Assez ! Voici la punition. – En marche !
Ah ! les poumons brûlent, les tempes grondent ! La nuit roule dans mes yeux, par ce soleil ! le cœur… les membres…
Où va-t-on ? au combat ? Je suis faible ! les autres avancent. Les outils, les armes… le temps!…
Feu ! feu sur moi ! Là ! ou je me rends. – Lâches ! – Je me tue ! Je me jette aux pieds des chevaux !
Ah !…
-Je m’y habituerai.
Ce serait la vie française, le sentier de l’honneur ! » (Mauvais sang)
C’est qu’il fut lucide quant au sort des batailles, l’Arthur, et préféra au « champ d’honneur » le commerce des armes. On ne saurait lui donner tort.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 31 octobre 2007
