21 novembre 2007
LES IMPUDIQUES
LES IMPUDIQUES
Il y a une très grande mauvaise foi à arguer de son "haut niveau d'études" (1) pour se plaindre de son traitement. C'est à la fois affirmer sa grande autosatisfaction et manquer de savoir-vivre.
C'est là une manie du secteur public et l'on assiste réguliérement à la télévision à ce spectacle grotesque d'enseignants titulaires affirmer sans rire qu'ils ne gagnent que 1600 euros par mois (traitement d'un professeur des écoles), que 1900 euros par mois (traitement d'un professeur certifié au bout de dix ans de carrière) (2).
C'est à ce ridicule auquel, hier, veille de grève de la fonction publique, nous avons assisté au journal de je ne sais plus quelle chaîne (France 2 je crois). Certains, -j'ai entendu ça à la radio dans un café où j'attendais mon servive minimum pour pouvoir enfin rentrer chez moi-, osent même affirmer que leurs vacances seraient en fait des "congés sans solde", leur traitement étant, d'après eux, calculé sur les jours travaillés. C'est vrai que de n'être payé que 1600 euros, que 1900 euros à la fin du mois d'août alors qu'on rentre de vacances où on s'est bien "éclaté" mais où on en a quand même "claqué du fric" est un scandale inouï (3) (4) : je vais en parler aux gens que je connais, qui ont eux aussi un bac + 4 et qui gagnent à peine un peu plus que le SMIG dans un secteur privé où l'on se fiche bien de leur "haut niveau d'études".
Je vais en parler aussi à ce couple avec enfants qui touche 1000 euros par mois (le mari seul travaille) et qui, faute de logement, est obligé de vivre dans un hôtel d'où il sera bientôt expulsé, reportage diffusé dans le même Journal Télévisé et passé dix minutes après que les joyeux syndiqués ont eu l'indécence de pleurnicher sur leur sort.
Je ne parlerai pas pourtant de cette mère de famille d'Hazebrouck qui jadis s'est vue refuser un billet de cinquante francs par un banquier lequel a le culot maintenant de sonner tous les ans à sa porte, et béret folklorique sur sa tête d'oeuf, voudrait lui fourguer une saloperie de calendrier d'association à la mords-moi la frite, je te dirai si t'en es un.
Ni de cette autre mère de famille que j'ai vu pleurer parce qu'il lui restait cinq francs en tout et pour tout dans le porte-monnaie pour faire les huit derniers jours du mois.
Je n'en parlerai pas. Les gens simples ont souvent de ces pudeurs que les grotesques à diplômes ignorent.
Ceci dit, il est vrai que, si l'on vit et travaille à Paris, on sait que 1600 euros c'est en effet vite parti, - c'est même sans doute à peine suffisant -, alors même que l'on peut vivre correctement avec 1600 euros dans une petite ville de province. J'en suis tout à fait conscient et pense que la situation géographique des agents de l'Etat devrait être mieux prise en compte qu'elle ne l'est actuellement (par le biais de primes par exemple).
Il existait, il y a quelques années - déjà !, des primes pour les enseignants qui acceptaient (ou qui y étaient contraints) de travailler dans des zones difficiles (les Zones d'Education Prioritaire). Pour des raisons d'économie de bouts de chandelle (5), ces primes avaient été supprimées. (D'après ce que je comprends, elles sont de nouveau accordées). Or, s'il est vrai que je me moque des plaintes de l'enseignant d'un Lycée général tranquille qui ne gagnerait que 1900 euros par mois, j'estime qu'un professeur qui accepte de travailler dans des conditions telles que sa santé puisse être mise à mal ne sera jamais assez bien payé de ses services. Il était légitime de rétablir ces primes que j'ai envie d'appeler "primes à la casse" puisque j'en ai quand même vu plus d'un, de professeur en zone difficile, usé, fatigué, en proie au doute et multipliant les arrêts maladie. Ces enseignants-là, oui, sont fondés à se plaindre et il est grand temps que l'on reconnaisse un peu mieux le service qu'ils rendent à la nation (par le biais de primes, d'avancements plus rapides, etc...).
Quand j'apprends aussi qu'un ouvrier de maintenance expérimenté de la SNCF gagne 1300 euros par mois, je comprends mieux ses inquiétudes et considère en effet que, là aussi, il y a un effort à faire.
Notes :
(1) D'autant plus qu'en France, actuellement, l'expression "haut niveau d'études" ne signifie plus grand chose. Les universitaires des "sciences humaines" ayant réussi à faire croire qu'ils étaient indispensables à la société toute entière, ils ont tant fait que, maintenant, les emplois déqualifiés se multiplient et il est de plus en courant de voir des gens sortir des universités dites de "sciences humaines" avec tout un lot de diplômes et beaucoup d'illusions.
(2) Evidemment, dans ce genre de reportage, on ne sait pas combien gagne la personne qui partage leur vie (c'est que j'en connais, moi, des professeurs qui ne gagnent que 1600 euros, que 1900 euros et qui sont mariés à un médecin, ou à un avocat, ou à un cadre sup', ou à un autre professeur qui ne gagne que 1600 euros, que 1900 euros). Ne sont pas évoqués non plus les avantages type repas pris à la cantine, carte professionnelle, heures sup', cours particuliers, primes diverses (celle de "suivi et d'orientation" par exemple versée tous les trois mois, hormis les mois de vacances évidemment mais je suis sûr que cette lacune en chagrine certains !).
(3) L'un des deux intervenants s'est même choqué du fait qu'il finissait chaque mois "à découvert" ! Mais la moitié des Français finit le mois "à découvert !". Et pour beaucoup, leur découvert commence certainement bien plus tôt que pour toi, ô hautement diplômé ! Ô Excellence de nos Universités ! Ô Garant de l'Universalité des Valeurs Républicaines du SNES (célèbre syndicat autosuffisant), du Cahier de Textes et des heures de colle réunis !
(4) Et que l'on ne vienne pas me faire le coup du : "Mais moi, pendant mes vacances, je travaille, je prépare mes cours !" car, franchement, cela ne concerne qu'assez peu de monde et, à moins d'être maso ou complétement nunuche, il y a mieux à faire dans la vie que de passer ses vacances à suer sur des préps lesquelles, de toute façon, pour beaucoup d'entre elles, et à condition, certes, d'être rafraîchies, réactualisées, mises à jour, peuvent servir plusieurs années de suite.
(5) Spécialité française : les économies de bouts de chandelle ! On tente de supprimer les primes ZEP parce que, vous comprenez, "déséquilibre budgétaire blablabla et que va dire Bruxelles blablabla et Alain Minc blablabla et La Bourse blablabla" et on se dépêche de nommer un ministre de la santé, qui va mettre en place un "dossier médical personnalisé" qui a déjà coûté bonbon et dont on nous dit maintenant qu'il est en train de partir en couille !
Patrice Houzeau
Le 21 novembre 2007
