04 décembre 2007
DEPART
DEPART
La pièce commence par l'annonce d'un départ, d'une rupture puisque tout départ consiste à rompre avec un lieu et ses visages, consiste à démarrer, à lâcher les amarres, écrivant ces mots, les vers de Rimbaud lui revinrent en mémoire Et les Péninsules démarrées N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants, l'annonce ici faite, au début de la pièce de Racine Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène indiquant qu'il y a quelque réflexion quelque résolution mise en ce départ, qui n'est donc pas un coup de tête mais une décision réfléchie comme s'il fallait déjà, et paradoxalement dès le lever de rideau, quitter la scène (le lecteur se souvenant alors que dans Andromaque, la première scène de la pièce est marquée par l'arrivée d'Oreste) quitter la scène et le lieu figuré (La scène est à Trézène, ville du Péloponnèse annonce la didascalie initiale) en modérant cependant le discours Et quitte le séjour de l'aimable Trézène en l'adoucissant comme pour indiquer dès ces premiers mots que ce ne sont ni les habitants ni la vie à Trézène qui chassent Hippolyte mais quelque chose d'autre, quelque chose qui nourrit ce monstre en nous, ce persistant taraudant, ce sempiternel casse-couilles, ce doute qui fait avouer au fils de Thésée qu'en effet Dans le doute mortel où je suis agité, Je commence à rougir de mon oisiveté paroles où il nous semble bien faible, à nous, lecteurs de ce début de XIXème siècle, ce terme de "oisiveté", euphémisme peut-être tant cette "oisiveté" semble vélléïté, paresse à être, lâcheté qui sait, bien faible ce terme par rapport à la force de l'expression "doute mortel", qui engage le pronostic vital, qui "agite" la marionnette tragique, jouet des dieux et des rimes.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 décembre 2007
DU NOM DE PHEDRE
DU NOM DE PHEDRE
Il prit le mince volume des Classiques Larousse, le nom de Phèdre évoquant pour lui, avec la couleur verte, et cela sans doute par une certaine, quoique somme toute, assez vague parenté sonore, avec la couleur verte des batailles d'herbes et de mantes religieuses, le noir corbeau d'une chevelure puisqu'il n'était pas sans savoir que ce nom de Phèdre était celui d'une figure de la tragédie grecque, et aussi le nom de la fille de Minos auquel il lui semblait que cela convenait bien d'associer la sombre humeur des labyrinthes et des périls imprévisibles auxquels sont soumises toutes les figures mythiques des tragédies grecques, et de celle-là, de tragédie, il en connaissait déjà au moins deux vers parce qu'ils étaient cités souvent pour leur perfection formelle, illustration du métier de Racine à "raser la prose" tout en faisant du grand art, tel le célèbre Tout m'afflige, et me nuit, et conspire à me nuire qui, par son rythme ternaire épousant la répétition de la voyelle "i" et constituant ainsi un bel exemple de musicalité poétique, ne manquait pas d'être repris dans les anthologies et les traités de rhétorique à côté du non moins célèbre alexandrin monosyllabique Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur, ces deux vers peut-être bien murmurés par Phèdre, la voix à peine levée, dits tout simplement dits, et non déclamés, la mettant ainsi, la reine grecque, dans une posture de plaintive victime, d'innocente affligée, de maudite certainement, - cependant que l'auteur de cette page se rendra compte plus tard que ce n'est pas Phèdre qui les prononce, ces douze syllabes du "jour pas plus pur", mais son beau-fils, Hippolyte dans la scène 2 de l'acte IV -, il n'en reste pas moins qu'elle prend figure de maudite, celle dont le visage ne pouvait être pressenti que tragique et sombre ainsi que l'attestait, en tout cas en ce qui le concernait lui le lecteur subjectif, ce souffle ténu du phonème initial, "Ph(è)", souffle qui s'apparentait à la tentative malhabile d'un débutant s'essayant à un instrument à vent, le corps du nom semblant de ce fait à peine dit cependant qu'il fallait bien l'énoncer, le rappeler à la mémoire ce nom, ce qui apparemment ne pouvait se faire que sous la forme d'un son bref se finissant, après l'ouverture du "è", par cette séquence "d,r,e", le "e" atone estompant effaçant presque étouffant la force du groupe dentale "d", liquide "r" pour s'évanouir, passer dans la poussière des syllabes mortes, comme une ombre, une image fugace, un regret du passé, un fantôme.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 décembre 2007
