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Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

19 janvier 2008

TRANSFERT

TRANSFERT

"On ne voit point deux fois le rivage des morts"
  (Racine, Phèdre, Acte II, scène 5, vers 623, Phédre dixit à Hippolyte)

Présent de vérité générale. Argument qui repose sur l'expérience de notre humaine condition.
Cependant, ce définitif vers 623 est éclairé d'une autre lumière, celle des vers 627- 630 :

"Que dis-je ? Il n'est point mort, puisqu'il respire en vous.
  Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux :
  Je le vois, je lui parle ; et mon coeur... je m'égare,
  Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare." (1)

Le vif n'est donc si vif que portant la lumière, que reprenant le flambeau de celui qui n'est plus.
Cette révélation de la présence de Thésée en Hippolyte est bien près de déclencher l'amoureuse déclaration de Phèdre pour son beau-fils.
Elle en prend aussitôt conscience et la syntaxe de ses paroles trahissent son trouble. Ainsi, au vers 629 :

"Je le vois, je lui parle ; et mon coeur... je m'égare"

Anacoluthe (rupture de la construction syntaxique) : le sujet "mon coeur" reste sans verbe.
Les paroles trahissent l'émoi de la reine, mais Hippolyte semble ne pas comprendre :

"Je vois de votre amour l'effet prodigieux :
  Tout mort qu'il est, Thésée est présent à vos yeux ;
  Toujours de son amour votre âme est embrasée."
  (vers 631- 633)

dit-il à belle-maman Phèdre, laquelle en profite pour reprendre contenance et même faire preuve d'humour :

"Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée :
  Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers,
  Volage adorateur de mille objets divers,
  Qui va du dieu des Morts déshonorer la couche"
  (vers 634- 637)

Thésée en infernal Dom Juan.
La très scolaire note de la page 67 de cette édition 2006 de Phèdre par les Petits Classiques Larousse - présentée, commentée et annotée par Anne Régent et Laurent Susini - nous apprend que "Thésée avait entrepris de séduire et enlever Proserpine, l'épouse de Pluton, dieu des Morts."

Certes, mythologiquement causant, il n'y a pas là motif à rigolade.
Oui, mais moi, ça m'amuse, les turlupinades supposées de Thésée aux Enfers.
D'ailleurs, inter nos, Phèdre y croit-elle vraiment à ce genre de frasque baroque ?
Cet humour ne lui permettrait-elle pas plutôt d'échapper à son propre trouble, de reprendre le fil du discours tragique, cet héroïsme de la parole face à la catastrophe annoncée ?
Du reste, ce n'est pas ce Thésée légendaire, ce Thésée d'opéra-bouffe que Phèdre se plaît à évoquer :

"Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
  Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi,
  Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi."
  (vers 638 - 640)

Figure d'un mari aimant, "fidèle", et qui après l'adjectif "jeune" prend illico les traits d'Hippolyte :

"Il avait votre port, vos yeux, votre langage ;
  Cette noble pudeur colorait son visage,
  Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
  Digne sujet des voeux des filles de Minos."
  (vers 641- 644)

On ne peut être plus claire.
La périphrase "les filles de Minos" désigne Ariane et Phèdre elle-même.
Elle révèle la jeunesse de l'inclination amoureuse de Phèdre pour Thésée et constitue déjà un aveu du transfert de cette inclination dans la figure du fils (Hippolyte).

(1) On notera la somptueuse musicalité de ces vers où, dans une cadence ternaire aussi marquée qu'un accompagnement de cordes, les sons - éclats de voix d'une Phèdre en proie à elle-même - se font écho :

"Je le vois, je lui parle ; et mon coeur... je m'égare,
  Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare."

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 janvier 2008

Posté par patricehouzeau à 09:04 - FIGURES DE PHEDRE - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

avis d'un bachelier dernière génération à la lecture de Phèdre : Qualité de l'intrigue, zéro. Mais pour l'écriture, jamais j'ai lu quelque chose d'aussi bien balancé. A te tirer des larmes tellement que c'est beau !

Posté par marie, 20 janvier 2008 à 08:53

Vous auriez voulu écrire "genèse" au lieu de "jeunesse" que ça ne m'étonnerait pas. Il n'y pas de quoi, on est serviable là d'où je viens.

Posté par si, 21 janvier 2008 à 01:55

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