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Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

09 février 2008

LE PARFAIT ETRANGER

LE PARFAIT ETRANGER
Notes sur le poème L’Etranger de Charles Baudelaire

L’ETRANGER

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
-         Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
-         Tes amis ?
-         Vous vous servez d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
-         Ta patrie ?
-         J’ignore sous quelle latitude elle est située.
-         La beauté ?
-         Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
-         L’or ?
-         Je le hais comme vous haïssez Dieu.
-         Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
-         J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !
   
(Charles Baudelaire, L’Etranger, Les petits poèmes en prose)

La forme : un dialogue, un texte fluide, pas d’indicateurs spatio-temporels.
Les locuteurs ne sont pas spécifiés. Ils pourraient relever de l’anonymat des multitudes. Locuteurs génériques. Dès la première question, il est fait mention d’un « homme énigmatique ». Il est donc le singulier dans la foule. Reconnaissance de son apparaître énigmatique.

-         L’énigme. Nous en aimons la graphie « enigma » et son atmosphère d’outre-temps. C’est que, souvent, nous en sommes doucement hantés, de cet « autre temps ». D’ailleurs, c’est ce que les fictions n’ont de cesse de nous proposer, des «temps autres », des temporalités singulières. L’un des plus grands mérites du surréalisme est d’avoir ramolli les montres, anamorphosé les horloges, relativisé le temps social pour le rendre étrange, énigmatique, et étonnamment humain. Je suis à peu près certain (c’est une intuition) que l’absolue soumission au temps social est le plus sûr moyen d’arriver à l’anéantissement de la personnalité, au surmenage, à la dépression, au suicide. Le taylorisme, - cette division du temps de travail en parcelles répétitives, en cadences, en séquences -, s’il fut utile à l’essor industriel, a failli faire de l’homme un être automatisé. Nous ne pouvons pas vivre en nous répétant, en nous enfermant dans le cercle des tâches, et nous sommes ainsi faits que sans cesse nous cherchons à briser les cercles, à détraquer la mécanique bien huilée. L’homme est un être qui, fort heureusement, a ce pouvoir de détruire les instruments de son aliénation. Il ne s’en prive pas.

L’homme énigmatique est celui qui suscite des interrogations. La voix des multiples, la voix anonyme, la voix sociale l’interroge donc. Thèmes des questions : ce qui pourrait rattacher « l’homme énigmatique » à la communauté des vivants : la famille et les amis d’abord, c’est-à-dire les repères affectifs, l’entourage, l’origine.
Mais justement, « l’homme énigmatique » n’est énigmatique que dans la distance qu’il met avec les autres ; il semble être celui qui ne joue jamais le jeu, celui que l’on ne peut pas ancrer quelque part, définir par un milieu.
Aussi n’a-t-il « ni père, ni mère, ni sœur, ni frère ».
Quant au mot « amis », il affirme en ignorer le sens.
Etrangeté du singulier que l’on ne peut rattacher à rien. Qui devient même l’étranger absolu,  le parfait étranger, celui qui n’a pas même de patrie (cf «J’ignore sous quelle latitude elle est située »), celui donc qui ne vient de nulle part, qui n'a pas d'origine, pas de généalogie, pas d'histoire, et qui semble être hors du temps, "extraordinaire".
Famille, amis, patrie : cela, c’est du concret, du terroir, de la langue, du réseau social.
Si « l’homme énigmatique » échappe aux sociologies, qu’il semble sans lien social, peut-être est-il concerné par l’être ?
Est-il un esthète ? Un chercheur d’or ? Un ermite ?

Le collectionneur d’art, le financier, le croyant sont ainsi définis par leur passion pour des abstractions : le collectionneur d’art est amoureux de l’idée de l’art (n’a-t-il pas inventé « l’art conceptuel » ?) ; le financier est obnubilé par l’accroissement des richesses (et non leur production ; pour le spéculateur, il est essentiel que gagner de l’argent soit une activité effectuée le plus virtuellement possible, en étant ainsi dégagé des bassesses de la production, laquelle est pourtant la véritable base du capitalisme) ; l’ermite met toute sa vie dans une valeur purement abstraite : celle de Dieu.
Non, cet homme si étrange est bel et bien un « étranger » à toute transcendance.
Une sorte d’homme sans qualités, quoique non sans passion. Ainsi, il éprouve de la haine pour l’or, c’est-à-dire pour la valeur abstraite, arbitraire que l’humanité donne aux choses.
Que reste-t-il donc à aimer ? Ce dont on ne fait pas commerce, ce qui échappe au jugement, à l’emprise des hommes, ce qui passe, à son propre rythme, au-dessus des familles, des amis, des drapeaux, des banques et des églises :

Les « nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages ! »

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 9 février 2008

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