16 avril 2008
HOU-HOU !
HOU-HOU !
Le spectre - il était ce
Spectre pince-sans-rire - et
Fit grand bruit au manoir
Hou lançait-il la nuit
Hou répétait-il sans cesse
Rassemblant dans les arbres d'alentour
Les chats-huants chouettes hulottes
Hiboux et tous les ducs
Qui faisant concert de hululements
Lui prêtèrent leur concours et
Firent long et multiple écho
On - nous cousins de passage -
Ne put dormir on ne
Put que se retourner sans
Fermer l'oeil de la nuit
L'oeil qui indubitablement nous cerne.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 avril 2008
PERSONNIFICATIONS
PERSONNIFICATIONS
Notes sur le sonnet Recueillement de Baudelaire (Les Fleurs du Mal)
Ce sonnet est celui des personnifications. On en compte 8 : la Douleur, le Soir, le Plaisir, les Années, le Regret, le Soleil, l’Orient, la Nuit.
Le sonnet théâtralisé, scène où se croisent des abstractions aussi palpables, aussi réelles pour le poète qu’une sensation de douleur.
I) Le texte :
RECUEILLEMENT
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal)
II) Notes :
« Recueillement » : Se recueillir, se pencher sur soi-même (cf « Vois se pencher les défuntes années »). C’est que l’on s’esbaudit, allez, de se voir si étrange dans le miroir invisible.
« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. »
Impératif. Personnification de la « douleur », à qui le narrateur peut donc s’adresser. Objectivation de la « douleur ».
« Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici : »
Personnification du « soir ». Les éléments parlent en lieu du poète. En lieu d’être. Rythme ternaire au second hémistiche. Se ralentissant : « Tu réclamais le Soir / Il descend ;/ le voici : » Théâtralisation. Monde à tréteaux que ce monde. Chacun sa parade.
« Une atmosphère obscure enveloppe la ville »
Poétique de la ville. C’est de « l’obscur » aussi la ville, surtout quand tombe le soir avec toutes ses atmosphères. On dirait le début d’un récit fantastique. Les villes, ces lieux de la concentration des hommes. « L’atmosphère obscure » estompe cette concentration, ou la souligne. Et la souligne. Il n’y a pas de dieu plus évident que le dieu nié. Pas de transcendance plus patente que la transcendance moquée. Pas de liberté plus grande que la liberté bafouée. Je paradoxe. Bien sûr. C’est ma manière. Enfin voici la ville voilée, enveloppée, dans les plis, sous l’aile, de cette légère allitération « l » : « enveloppe la ville ».
« Aux uns portant la paix, aux autres le souci. »
Opposition « paix / souci ». Il en faut pour tout le monde. L’obscur ne fait pas de distinction. La « paix » et le « souci » se partagent les êtres. Les atmosphères nous font porter des masques, des visages.
« Pendant que des mortels la multitude vile »
Rime signifiante « ville / vile ». La ville est le lieu multiple. Le lieu de la prostitution, du commerce incessant des corps et des âmes. «… des mortels la multitude vile». Ô poète drapé ! Point de vue hautain qu’il prend.
« Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci »
Personnification encore, celle du « plaisir » qui tient un « fouet ». Les humains sont ainsi les esclaves du tyran « Plaisir ». De leurs passions. Masochisme. Ce n’est pas pour rien que l’imagerie du sado-masochisme incarne le plaisir dans un être vêtu de cuir et porteur de fouet. « bourreau sans merci », périphrase édifiante. Céder au plaisir, se livrer à ses passions, c’est accepter de se lier à la « multitude vile », se faire complice, protagoniste de bien tristes affaires, allez, ou de perdre son temps.
« Va cueillir des remords dans la fête servile »
On cueille des « remords » comme on cueille des fleurs. « Les Fleurs du Mal », c’est le titre du recueil Grand Œuvre de Baudelaire. Les poèmes sont donc des « remords » aussi. De quoi ? De faire partie du nombre, de cette « multitude vile » que l’on aime tant détester. C’est pourtant vrai qu’on y est dans l’humaine condition. Rythme ternaire (« va cueillir / des remords / dans la fê - / - te servile »). Marche funèbre que c’est ce vers. La rime signifie aussi (« ville / vile / servile »). Nous voilà dans de beaux draps pas bien propres ! Fichons le camp :
« Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici »
Le possessif s’approprie la « douleur », en fait compagne. Cette simplicité de l’expression m’enchante. Opposition de styles : grandiloquence des vers 5,6,7 puis retour à la simplicité rendue plus épatante encore par le rejet du complément « loin d’eux » :
« Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ; »
Personnifications. Le temps se divise en « défuntes Années ». Fantômes. C’est une vision que semble transcrire ici le poète : des femmes revenues du passé (« en robes surannées ») se penchant sur le monde, le réel. Vu que ce sont des fantômes. Le temps personnifié se divise donc et se cristallise en séquences, en images.
« Sur les balcons du ciel, en robes surannées ». Un des plus beaux vers de Baudelaire, avec ce froissement léger de l’allitération, cette musique presque imperceptible :
« Sur les balcons du ciel, en robes surannées ».
« Surgir du fond des eaux le Regret souriant »
La personnification « Regret » est surgissante comme un dieu venu de la mer. Poséïdon ?. Neptune ?. Il sourit en tout cas. Le rythme binaire (« Surgir / du fond / des eaux ») du premier hémistiche exprime ce jaillissement de la divinité. Le « regret » c’est aussi une résurgence du passé. Il vient de l’ailleurs, de la mer. La mer à Paname ? C’est-y-pas qu’il hallucine tout à fait, le poète ? Oui, « Loin d’eux » qu’il est. Dans l’ailleurs des visions. L’imaginaire subjectif échappe à l’imaginaire collectif. Il y a-t-il un imaginaire subjectif ? N’est-il pas qu’une des multiples formes de cet « imaginaire collectif » que les gouvernements et les maîtres des plaisirs et des fêtes nous concoctent pour nous empêcher de penser. Du pain et des jeux. Football et loto. Religion et morale publique. Bah ! Les « pédants et les voraces », comme les appelle Michel de Ghelderode dans La Balade du Grand Macabre, (folio théâtre, p.125) ont beau en faire leur métier de gérer les imaginaires, de flouer l’administré, le sujet finit toujours par l’emporter. On appelle cela résister.
Du reste, comme je viens de l'entendre sur France Culture, "les sujets sont plus grands que leurs tâches" (serait-ce une citation de Milton Friedman ?). L'un des problèmes de l'actuelle déqualification des emplois, c'est qu'elle met en situation d'infériorité des salariés qui, par leur formation ou leur profil personnel, ont un potentiel d'activités bien plus diversifié que celui nécessité par le cadre étroit dans lequel les actuels décideurs économiques voudraient contenir la plupart de leurs employés. Naïf est le politique qui croit qu'une telle situation pourra durer longtemps sans que ces salariés déqualifiés ne finissent par s'organiser et demander des compensations substantielles.
Quant à Baudelaire, c'est peut-être ce refus de se "déqualifier" qui le conduit à regarder ailleurs et à mépriser cette "multitude vile", cette histoire commune à laquelle il refuse de participer, substituant aux valeurs de la besogne les valeurs de la création.
« Le Soleil moribond s’endormir sous une arche »
Nous voilà dans le parti, l’outre-mesure, le portail des ailleurs, « l’arche » qui encadre le « Soleil moribond ». Ce qui meurt ne brille plus. Mais ici ce qui est « moribond » s’endort. Voué au réveil donc.
« Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche. »
Les syllabes allongées qu’elles sont en séquences « voyelles / consonnes muettes » : « long linceul traînant à l’Orient / Entends, entends ». Final tout en musique au sonnet qu’il donne, l’auteur, ce compositeur à syllabes. « L’Orient », y a pas plus ailleurs pour le poète panamesque. Suprême personnification. Et puis, dernière vision. Une sensation auditive plutôt, le rythme binaire et lent de « la douce Nuit qui marche. » Une ombre dans les ombres, qui passe dans l’allitération furtive (cf « ma chère / qui marche »). C’est très visuel aussi, du cinéma en noir et blanc, la silhouette d’une cambrioleuse acrobate dans un classique du cinéma français.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 avril 2008
