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Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

17 avril 2008

EN DEVENIR

EN DEVENIR

1) Comme l'ombre est différente de ce qui la porte, l'être diffère de l'étant. Il apparaît donc que le non-étant n'est pas le non-être. Le non-étant n'est pas le néant. La suppression de l'étant ne supprime pas l'être. Ainsi, la mort de Napoléon Bonaparte n'a pas supprimé l'être bonapartiste. La mort des êtres ne supprime pas l'humanité. Elle en souligne la persistance. Seule l'abolition radicale de tous les signes pourrait effacer l'être. Qu'est-ce, en effet, que l'être sans le langage pour le désigner ?

2) Le référent est différent du signe. La littérature tend à faire du signe son propre référent. Le texte devient un ensemble de référents auxquels les signes font infiniment référence.

3) La musique est l'art où la métamorphose du signe en référent est particulièrement palpable. L'oeuvre transcende l'orchestre.

4) Le jazz manifeste cette vivacité de la métamorphose du signe en référent. Elle est rendue évidente par l'instantanéité de l'improvisation. Les gens qui n'aiment pas le jazz disent que c'est une "musique laide", - on disait jadis "musique de nègres" -. Pour eux, la laideur est l'absence de référence aux habituels référents émotionnels, cet ensemble d'affects que l'on attribue à la musique. Le mouvement, le rythme, la respiration, le souffle, le grain, la couleur du son leur sont étrangers car ils ne voient en eux que des outils, des instruments à produire de l'émotionnel.

5) Les signes mathématiques tendent à  l'infini des références. Ils ont certes des référents dans le réel, des étants dont ils sont les symboles cependant qu'ils sont aussi leurs propres référents. Il n'y a pas plus proche de la science-fiction que l'art des mathématiques. Les mathématiques sont la fiction des objets. Elles peuvent désigner le réel, elles peuvent être utilisées dans le monde réel, elles échappent pourtant sans cesse à la réalité.
D'où la probable déconfiture des banques qui se sont un peu trop fiées aux progrès de l'école probabiliste.

6) "Tu ne tueras point." Il s'agit de l'être humain. L'absolu dans la langue. La mort de l'autre est aussi une perte de l'être. Ce n'est pas seulement un étant que l'on supprime en le tuant, c'est aussi une manifestation de l'être. Les religieux confondent cet être avec la preuve de Dieu. L'être ne prouve pas Dieu, il prouve l'humain.

7) La révélation de la dichotomie entre signe et référent est panique. Le monde alors se dédouble : d'un côté, le monde concret des objets, celui où l'on doit persister à être ; de l'autre, le monde inhumain et radicalement étranger des signes.

8) Cette panique devant la dichotomie être / étant rend le monde infiniment étrange. L'art a exprimé cette panique en inventant le fantastique des contes et légendes, la poésie de l'énigme, les récits d'épouvante, la peinture surréaliste, les symphonies fantastiques, le rock progressif, les opéras étranges, le cinéma. Toutes ces mises en oeuvres expriment la même chose : il est des êtres qui ne sont plus des étants. Nous les appelons fantômes, ou revenants (puisqu'ils relèvent du retour de l'être). Ils nous hantent.

9) Ce travail fantastique de l'art sur l'être et l'étant peut nous fasciner, nous donner le goût du mystère, le désir de trouver les clés de tant d'énigmes. Il peut aussi nous écoeurer puisqu'il exprime notre propre panique devant le dédoublement du monde. Ce refus de l'interrogation fantastique, - qui est patent lors des dépressions où le sujet se sent soudain partagé entre deux mondes, dans une zone très inconfortable où il tente de se raccrocher au concret pour ne pas sombrer dans l'arbitraire des signes -, cette peur de la part fantastique du réel peut se traduire par la mise en place de mécanismes de défense et le recours à la violence. Les nazis voulurent ainsi brûler l'art de l'énigme pour le remplacer par un art du monument. Quoi de plus solide qu'un monument ? Quoi de plus ancré dans le réel le plus certain ? Quoi de moins ambigu ?

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 avril 2008

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