26 avril 2008
DU "MANTEAU QUI FEND L'ESPACE"
DU "MANTEAU QUI FEND L'ESPACE"
Notes sur le poème Le manteau qui fend l'espace de Henri Michaux (La vie dans les plis, Poésie/Gallimard, p.94)
Ce que l'on "montre avec mystère" est chargé du poids de l'être mystérieux qu'on lui confère. L'étant ainsi montré n'est pas un étant ordinaire. D'ailleurs, cet être mystérieux est concédé, donné "à regret". Le don lui-même est chargé du mystère du rituel, - ici, celui de la "révérence" : cf qu'il est grand, le mystère de la foi. Au moyen-âge, on appelait "mystère" un drame religieux que l'on représentait sur le parvis des églises. L'objet est ainsi transmis "avec révérence" et baptisé d'une formule périphrastique : "issue du manteau qui fend l'espace".
Ce qui en fait est mystérieux dans ces trois phrases de Henri Michaux extraites du poème Le manteau qui fend l'espace (in La vie dans les plis, Poésie/Gallimard, p.94), c'est le référent du pronom "la" :
- "On me la donne avec mystère."
- "On me la donna à regret."
- "On me la donna avec révérence."
Le fait de lister ces trois propositions souligne leur parallélisme, lequel a pour effet de mettre en évidence les mos-clés : "mystère", "regret", "revérence", et de préparer l'étrange et amusant complément : "issue du manteau qui fend l'espace."
Tous les manteaux fendent l'espace. La périphrase est drolatique qui met l'accent sur une qualité habituelle du manteau, une qualité inhérente au manteau, une condition même du manteau (que l'on puisse se déplacer avec, que l'on puisse "fendre l'espace", est en effet un minimum) cependant que ce secret ordinaire des manteaux est rarement exprimé.
Le mot "espace", avec ce "a ouvert" suivi de la sifflante "s" et de cette poussière d'être que retient à peine le "e muet" a beau jeu de finir la phrase. Il est plein d'échos mystérieux, de bip-bip inaudibles - mais parfaitement imaginables -, d'engins lointains aux ultra-précises électroniques, plein de fantômes aussi, cet "espace" que, manteau sur le dos, nous traversons, ou qui nous traverse...
La suite du texte nous renseigne sur la nature de l'objet : "Cependant, une loque à la main, je m'en allai."
La loque relève du n'être plus que : cf il n'est plus que souffrance.
La relique aussi, avec cette différence qu'en la relique sont concentrées, cristallisées, toutes les qualités de l'être dont elle est issue : cf les reliques d'un saint. Ici, la "loque" est en fait la relique d'un "manteau qui fend l'espace".
La périphrase emploie un présent de vérité absolue qui souligne la persistance à être des objets légendaires.
Du reste, l'objet est absolument inutile : "Elle ne m'aidait en rien." Sauf à attirer l'attention, et même la jalousie sur soi : "Ainsi je la gardai, et il me semble que sans jamais m'être réellement utile, elle me fait prendre en considération par les Grands, qui, si je ne m'abuse, vont jusqu'à m'en jalouser obscurément."
On dirait bien là une histoire de gamin racontée par un écrivain.
Ce qui est assez précieux, en tout cas pour moi qui n'aime guère que la littérature nous fasse la morale.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 26 avril 2008
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