BLOG LITTERAIRE

Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

28 avril 2008

EXCLUSIVITE DE L'OMBRE

EXCLUSIVITE DE L'OMBRE

«... and I recall that I took none of my few acquaintances there. » (H.P. Lovecraft, The Music of Erich Zann)

«... et je sais fort bien que je n'ai fait venir en cet endroit aucune des rares personnes que je connais. » (H.P. Lovecraft, La musique d'Erich Zann in Je suis d'ailleurs, traduction : Yves Rivière, Denoël, coll. Présence du futur, p.19)

Les lieux étranges sont sans partage. Exclusifs, ils ne tolèrent que le regard fasciné, la proie, la victime des mécaniques de l'ombre. Ils nient les liens sociaux, leur substitue la lutte des vivants et des morts, l'emprise de l'absurde sur le raisonnable. La plupart des récits fantastiques ne sont pas téléologiques : on ignore quels sont les buts ultimes des créatures mystérieuses qui tendent leurs filets dans les eaux des ténèbres (j'adore ce genre d'expression, « les eaux des ténèbres », c'est idiot mais ça me fait marrer). Mis à part la conquête du monde par des bizarres ultra-spatiaux, ou la colonisation de la planète par l'armée de vampires du Comte Dracula, on ne voit pas trop ce qu'ils veulent, les êtres étranges des récits fantastiques. Ce sont de pures puissances agissantes, des animaux en fin de compte, même s'ils sont doués de langage et d'une apparence de raison. Aussi se font-ils oublier. Maniant le paradoxe, je suis tenté de les prouver par leur inexistence même. Certes, ils n'existent pas (qui a jamais vu autrement qu'en rêve les glauques divinités des nouvelles de Lovecraft ?), mais leur être est cependant redoutable. Dieu est d'autant plus évident et présent qu'il n'existe pas. Et, depuis que l'on a annoncé sa mort, il semble qu'il n'en est que plus évident et présent. Lorsque Dieu était encore vivant, on s'arrangeait avec lui. On troquait les Saints, truquait les comptes ; « Dieu reconnaîtra les siens » disait-on ; on le laissait décider tout seul puisqu'après tout, il était là pour ça. Mais depuis qu'il est mort, c'est une autre affaire : on doit se débrouiller par nous-mêmes et se demander : « qu'est-ce qu'il ferait, le Vieux, à ma place ? », et puis surtout, on lui doit le respect, à Dieu, maintenant qu'il est devenu un personnage historique.


Patrice Houzeau
le 28 avril 2008

 

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PIEGE ONTOLOGIQUE

PIEGE ONTOLOGIQUE

« But despite all I have done, it remains an humiliating fact that I cannot find the house, the street, or even the locality, where, during the last months of my impoverished life as a student of metaphysics at the university, I heard the music of Erich Zann. » (H.P. Lovecraft,
The Music of Erich Zann)

« Mais malgré tous mes efforts, il me faut humblement avouer que je n'ai pu, que je ne peux retrouver ni la maison, ni la rue, ni le quartier de cette ville, où, pendant les derniers mois de ma précaire existence d'étudiant en métaphysique à l'Université, j'entendis la musique d'Erich Zann. » (H.P. Lovecraft, La musique d'Erich Zann in Je suis d'ailleurs, traduction : Yves Rivière, Denoël, coll. Présence du futur, p.19)

Certaines voies, certaines rues échappent au réel. Elles demeurent pourtant à la mémoire de certains narrateurs. Les noms changent ; les apparences des villes changent aussi. L'inconnu ne change pas. Ce qui manifeste le non-existant échappe au temps des hommes. On a beau tuer le monstre, il finit toujours par revenir, sous une forme ou une autre. Le Vampire a des disciples. Cela vaut pour Dieu comme pour les diables. Le narrateur persuadé, c'est la métaphysique qu'il étudiait, c'est-à-dire la perception humaine de l'être dans l'étant. De quoi, s'il quitte le bon bout de sa raison, affoler l'étudiant à la « précaire existence ». Quant à la musique, en voilà un étant singulier, obéissant aux contingences physiques (un instrument de musique ne peut pas tout faire) comme à des règles aussi abstraites que les règles des mathématiques ; en voilà un étant singulier qui tend à se donner l'air de transcender les lois de la physique, de faire oublier l'orchestre, de devenir son seul référent. La musique, ça serait un piège ontologique que j'en serais pas étonné.

Patrice Houzeau
le 28 avril 2008

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