11 mai 2008
"BEING GHOSTS"
"BEING GHOSTS"
(Notes sur le poème August de Louis MacNeice in Une voix, choix de poèmes présentés et traduits par Clotilde Castagné-Véziès, Orphée La Différence, p. 26-27)
"Le joueur d'échecs lut à haute voix :
- La phrase que j'écris en ce moment est celle que vous lisez en ce moment..."
(Arturo Pérez-Reverte, Le Tableau du maître flamand, Le Livre de Poche, p.200)
Pourquoi, comme le propose Louis MacNeice dans son poème August ("Août"), choisir l'été comme propice à une réflexion sur le temps ?
Peut-être parce que l'été marque le retour de ce temps où l'on voudrait demeurer, de ce temps parenthèse dans la nécessité du travail :
"And I realise how now, as every year before,
Once again the gay months have eluded me."
(Louis MacNeice, August, vers 3-4)
"Et j'en prends maintenant conscience : comme chaque
année par le passé,
Une fois encore, les mois joyeux m'ont échappé."
(traduction : Clotilde Castagné-Véziès)
C'est que le temps est quelque chose d'obscur :
"The shutter of time darkening ceaselessly" (1)
(August, vers 1)
"Le volet du temps s'assombrit sans fin"
(traduction : Clotilde Castagné-Véziès)
Et c'est aussi que nous divisons le temps en parcelles, que nous vivons comme si elles étaient innombrables, indénombrables, en parcelles dans lesquelles nous nous mouvons comme dans un théâtre fait tout exprès pour nous :
"For the mind, by nature stagey, welds its frame
Tomb-like around each little world of day;"
(August, vers 5-6)
"Car l'esprit, par nature cabotin, entoure de son cadre
sépulcral,
Bien ajusté, le petit univers de chaque journée"
(traduction : Clotilde Castagné-Véziès)
Ainsi tentons-nous de suspendre le temps ainsi que le font les peintures :
"I, like Poussin, make a still-bound fête of us
Suspending every noise, of insect or machine."
(August, vers 11-12)
"Moi, tel Poussin, je fais de nous une fête immobile
Suspendant tout bruit, d'insecte ou de machine."
(traduction : Clotilde Castagné-Véziès)
Mais le temps ne s'attrape pas comme on rattrape un plat. Aussi en faisons-nous des allégories. Ici, un "visage de pierre" ("a stone face" cf vers 16) :
"You and me and the stone god in the garden
And Time who also is shown with a stone face"
(August, vers 15-16)
"Vous, moi, le dieu de pierre dans le jardin
Et aussi le Temps représenté avec un visage de pierre" (2)
(traduction : Clotilde Castagné-Véziès)
"Vous, moi, le dieu de pierre dans le jardin" : sur le même plan, les vivants et les dieux, les visibles et les invisibles, les temporels et les intemporels, les êtres et les masques, un univers dans un jardin, cette image symbole de l'espace-temps, cette preuve du cycle des saisons, ce lieu d'être de sa flore.
C'est que le temps est divisé par tous ceux qui le traversent ; c'est une division dont toutes les parts constituent une somme infinie et dont chaque part tend elle-même vers l'infini. Le temps est l'inépuisable de l'humain cependant que nous sommes destinés à finir :
"Our mind, being dead, whishes to have time die
For we, being ghosts, cannot catch hold of things."
(August, vers 19-20)
"Notre esprit, étant mort, souhaite que le temps meurt
Car nous, qui sommes des ombres, ne pouvons nous saisir
des choses."
(traduction : Clotilde Castagné-Véziès)
Le parallélisme "being dead" / "being ghosts" court-circuite la perception habituelle que nous avons de la mort. En effet, est-ce un fantôme qui s'exprime ainsi ? En tout état de cause, le parallélisme met sur le même plan vivants et fantômes, lesquels sont des êtres ni vivants ni morts, à la fois morts et vivants, et cela tant que nous n'avons pas oublié leur présence : je puis douter de l'existence de l'autre ; je ne puis cependant pas nier l'influence que cet autre a sur moi.
(1) Le temps s'obscurcit comme s'obscurcissent les panneaux d'un volet.
(2) Le "visage de pierre" étant appelé à perdurer, à passer l'âge des plus vieux parmi les humains, suggère que le temps est une continuité sans début ni fin ni épisodes. C'est donc, ce temps fixé dans la pierre, un égal à lui-même cependant qu'il a figure humaine. C'est que le temps est purement humain : le temps dans un visage, c'est le Temps mis à mesure des hommes.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 mai 2008
DU CINEMA COMME COGITO
DU CINEMA COMME COGITO
"C'étaient les visages, Eliot, ces visages maudits, qui semblaient se moquer du spectateur, comme s'ils eussent été vivants." (H.P. Lovecraft, Le Modèle de Pickman in Je suis d'ailleurs, traduction de Yves Rivière, folio SF, p.171)
Le cinéma, art du mouvement perpétuel, tend à chorégraphier la violence. La mise en scène des corps se fait dans une approche paroxystique du vivant. Cependant, le cinéma, parce qu'il est art de la figuration, est un simulacre. "C'est du cinéma !", "Arrête ton cinéma !" : les expressions populaires l'attestent, cette violence n'est pas réelle en soi, elle n'est qu'un faux-semblant. De même que le Cid ou Dom Juan ne sont tout d'abord que des êtres de papier, les héros des salles obscures ne sont jamais que des phénomènes techniques, des dei ex machina, des dieux de la machine.
Un mensonge qui dit la vérité ?
Même pas. Il y a plus de vérité dans une chambre d'hôpital que dans un film. Faudrait-il alors, comme on le fait de vulgaires contrefaçons, brûler les films ?
Surtout pas, car la mise en scène des corps filmés virtualise (1) à ce point le réel qu'elle prouve que nous sommes bien vivants. Le cinéma est un cogito. De même que je puis douter de tout sauf de ce que quelque chose est nommé (2), je puis douter de tout sauf de la fausseté de ce que je vois. L'illusion est irréductible.
C'est d'ailleurs l'illusion qui nous motive. L'illusion du projet. L'illusion de la satisfaction du désir. En cela, le cinéma est d'une préciosité radicale car il participe de l'être spectaculaire qui nous conditionne totalement jusqu'à la liberté que nous prenons de le critiquer.
(1) Cependant que, par antiphrase, celui qui fait des films est appelé "réalisateur".
(2) de ce que quelque chose est nommé : et non pas "de ce quelque chose qui est nommé". Je puis toujours douter du référent mais pas du signe que j'emploie pour le désigner. La vérité est ce que dit la langue que j'emploie. De là cette épouvante que je puis tout à fait maîtriser une ou même plusieurs langues et pourtant ne pas agir moralement. L'histoire de l'Allemagne nous donne l'exemple le plus frappant d'une nation qui ayant atteint un haut niveau de civilisation a failli disparaître en ayant choisi la dictature contre la démocratie, en ayant promu une langue (celle des nazis) contre toutes les autres. La leçon de la prédominance de l'économique sur le culturel n'a pourtant pas été retenue par tous, et ils sont encore nombreux, les bons apôtres qui s'imaginent que l'on doit farcir les têtes de littérature et de philosophie avant que les corps qui soutiennent ces têtes puissent apprendre à se nourrir correctement par l'exercice d'un métier. On peut reprocher beaucoup de choses aux Etats-Unis d'Amérique, et au libéralisme en général, mais, parce que la pratique libérale est avant tout une application critique (un exercice constant de la démocratie en même temps qu'un outil de résolution des crises), il nous semble que le modèle libéral reste le seul à permettre la pluralité des langues, et non pas leur confusion dans un modèle républicain, certes, mais terriblement réducteur.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 mai 2008
