15 mai 2008
CRUAUTE
CRUAUTE
"Tu ne saurais plus loin pousser ta cruauté"
(Racine, Phèdre, Acte III, scène 2, vers 815)
Phèdre s'adresse à Vénus et lui reproche sa cruauté. La cruauté est ainsi une façon d'être commune aux dieux et aux hommes. Façon d'être au vivant : on exerce sa cruauté sur ceux qui peuvent en souffrir, êtres humains et animaux. Être cruel envers de purs objets n'a pas de sens et l'exercice de la cruauté consiste à obliger l'autre à voir en face l'épouvante révélée de la réalité.
La cruauté suppose un désir de faire souffrir. Il s'agit ici d'une souffrance existentielle puisque Phèdre est rongée par la honte :
"Ô toi, qui vois la honte où je suis descendue" (vers 813)
Honte d'avoir révélé ses sentiments à Hippolyte ; honte aussi d'avoir été repoussée.
La cruauté met l'être en crise. Elle provoque chez le sujet une crise existentielle si violente qu'il finit par vouloir disparaitre en tant qu'être conscient.
Se suicider peut donc être compris comme un refus d'un présent que le passé contamine. Les personnages tragiques sont rattrapés par leur passé.
Vivre, c'est fuir le passé pour le présent. Le Dom Juan de Molière ne cesse de courir d'une conquête à l'autre ; il ne cesse donc d'actualiser son amour des femmes cependant qu'il se caractérise par une très notable faculté d'oubli de ce qui fut.
Mourir, c'est être dans l'impossibilité de durer plus longtemps dans le présent. "Je sens comme une impossibilité d'être", aurait dit Fontenelle un peu avant de n'être plus. Ainsi, le passé nous engloutit.
Se suicider, mettre fin à la crise existentielle, "en finir", c'est alors se jeter dans la gueule du néant, courir au-devant des Langoliers (1), ces féroces véloces boules à dents qui engloutissent tout ce qui fut et qui n'a plus lieu d'être.
(1) Les Langoliers : téléfilm américain (USA, 1995) de Tom Holland d'après une nouvelle de Stephen King. Il propose une assez intéressante réflexion sur le temps. Les passagers d'un avion, par le grand hasard de la science-fiction, se retrouvent dans le passé où, à leur grand étonnement, ils ne rencontrent personne. Le passé est donc un lieu vide de tout être, un lieu vidé de son être, un lieu sans être et ce qui est sans être est néant.
Patrice Houzeau
le 15 mai 2008
