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Notes et commentaires de quelques pages célèbres (ou non!), coups de plume et fantaisies diverses...

08 juin 2008

DANS LA VITRE VIDE DU POEME

DANS LA VITRE VIDE DU POEME
(Notes sur quelques vers de Capitale de la douleur de Paul Eluard)

Miroir :
"Un bel oiseau léger plus vif qu'une poussière
  Traîne sur un miroir un cadavre sans tête"
  (Paul Eluard, Mascha riait aux anges, Capitale de la douleur, Poésie/Gallimard, p.75)
Des choses se traînent dans les miroirs. Ici, "un cadavre sans tête" que "traîne" "un bel oiseau léger". Une opposition donc entre la légèreté, la vivacité, la beauté de l'oiseau et le "cadavre sans tête".
Dans les miroirs traînent les phénomènes d'un monde à l'illusoire profondeur, trompe-l'oeil admis par nécessité (il faut bien que nous puissions nous recoiffer) comme vérité.
Il s'agit peut-être aussi du miroir d'un étang, d'une flaque :
"Des boules de soleil adoucissent ses ailes
  Et le vent de son vol affole la lumière"
  (Paul Eluard, ibid.)

Ombres :

« Je sors au bras des ombres,
   Je suis au bas des ombres,
   Seul. »
   (Paul Eluard, Absences II in Capitale de la douleur, Poésie/Gallimard p.92)
Ce sont des familières. Nous les fréquentons puisqu’elles sont la mesure de la lumière que nous traversons. Le narrateur les personnalise. Il sort « au bras des ombres ». Les ombres, c’est aussi ce qui reste des défunts : l’être sans l’étant. Ce sont des absences marquées.
Les ombres glissent dans la géométrie, moulent l’espace, s’allongent ou se fondent dans le temps. Elles sont partout. Sortir, c’est rejoindre les ombres étrangères, celles qui ne sont pas de la maison. Ce sont des indifférentes. Seul le poète leur accorde sa patience :
« Je sors au bras des ombres,
   Je suis au bas des ombres,
   Et des ombres m’attendent. »
   (Paul Eluard, Absences II, op. cit. p.93)

Vide :
"Dans le vide des vitres lourdes de silence"
  (Paul Eluard, Ta chevelure d'oranges dans le vide du monde, Capitale de la douleur, Poésie/Gallimard, p.134)
Le mot "vide" se suffit rarement à lui-même. Il appelle la détermination. Ici, le complément des vitres lourdes de silence, lequel semble définir ce vide du monde qui figure au vers 1 :
"Ta chevelure d'oranges dans le vide du monde"
Evidemment, le monde n'est pas plus vide que ne le sont les vitres qui nous servent au spectacle du réel là devant nous. Cependant, cette sensation que le monde se vide de sens souligne une absence, un manque au narrateur, celui d'une "chevelure d'oranges".
Voilà donc que l'ombre et le silence ennuient les vitres.
Il est vrai que les vitres n'ont pas la vertu des miroirs : leurs reflets sont imparfaits et la lumière artificielle y est souvent nécessaire.
Il est donc vain d'y chercher des reflets. La quête y est incertaine qui cherche la chimère d'une "chevelure d'oranges".
On sait quel prix les surréalistes donnèrent aux images peintes ou pas. Une "chevelure d'oranges", en voilà une, d'image, une fantaisie, une chimère :
"La forme de ton coeur est chimèrique"
dit encore le poète.

Temps :
"Le temps se sert de mots comme l'amour"
  (Paul Eluard, Ta chevelure d'oranges dans le vide du monde, op. cit. p.134)
Ce qui peut se comprendre de deux façons :
- Le temps, pour passer nos corps, se sert des mots ; parmi eux, ceux de l'amour puisqu'après tout, avec la sophistication du langage, nous sommes passés de l'accouplement sans préliminaires aux courtoisies minutieuses.
- L'amour est comme le temps : pour nous faire passer d'une rive à l'autre des jours, il se sert de mots. D'ailleurs,
"Mais tu n'as pas toujours été avec moi. Ma mémoire
  Est encore obscurcie de t'avoir vu venir
  Et partir." (Paul Eluard, ibid.)
Les mots, on le voit dans la vitre vide du poème, reconstruisent aisément les scènes manquantes. Ce sont de grands dramaturges que les mots, de grands illusionnistes en vérité.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 juin 2008

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