09 juin 2008
EH OUI...
EH OUI…
“I got up : the chilly sun
Saw me walk away alone.”
(Louis MacNeice, Autobiography)
« Je me suis levé, le soleil frileux
M’a vu m’en aller seul. »
(Traduction : Clotilde Castagné-Véziès, Une voix, choix de poèmes de Louis MacNeice, Orphée La Différence, p. 73)
Je - puisqu’il y a un « je » avec un œil dedans -
Me regarde et ne me reconnaît que par habitude
Suis déjà ce que l’on dira de moi une fois que
Levé par un beau ou morne jour
Le temps me prendra les yeux et le
Soleil s’obscurcira à jamais
Frileux j’aurais été ce qui
M’a été donné mes bras mes jambes mon sexe
Vu que ça sera tout décomposé de
M’en passer je serai bien obligé pour
Aller de l’autre côté si ça existe
Seul avec tous les autres morts.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 9 juin 2008
AUX YEUX CLOS
AUX YEUX CLOS
Notes sur le sonnet « Parfum exotique » de Charles Baudelaire, pièce XXII des Fleurs du Mal
PARFUM EXOTIQUE
« Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux ;
Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.
Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers. »
(Charles Baudelaire, Parfum exotique)
« Yeux fermés » : Les yeux, ces choses vivantes qui bougent sur nos faces, peuvent se fermer et le poème permet que l’on « voit » alors ce que l’on ne voit pas forcément lorsque nos yeux sont ouverts :
« Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
(…)
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;
(…)
Je vois un port rempli de voiles et de mâts »
(Parfum exotique, vers 1,3,4,10)
« Je respire l’odeur » : L’odorat et le visuel sont ainsi liés dans la perception aux yeux clos. Ici, « l’odeur » d’un « sein chaleureux ». Le mot « odeur » est répété au vers 9 : « Guidé par ton odeur vers de charmants climats » et devient « parfum » dans l’espace imaginaire de la rêverie poétique (cf vers 12 : « Pendant que le parfum des verts tamariniers »), espace que le parfum remplit jusqu’à impressionner le rêveur :
« Pendant que le parfum des verts tamariniers
Qui circule dans l’air et m’enfle la narine
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers. »
(second tercet)
Eblouissement : les yeux fermés, ce regard de l’imaginaire, peuvent percevoir « l’éblouissement » : des éclaboussures de peinture sur les « rivages », or, sable, bleu, vert, rouge peut-être : palette implicite du rêveur.
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« monotone » : Le « soleil monotone » est celui qui brille sans cesse ; un seul feu dans le ciel. Une seule manière d’être au temps : brûler de mille feux.
« Singuliers et savoureux » : le spectacle imaginaire se doit d’être extraordinaire. Les arbres ne sont pas définis autrement que par leur singularité, laquelle produit des « fruits savoureux ».
L’œil : si les « deux yeux fermés » impliquent la rêverie, « l’œil » ouvert indique la « franchise ». Une franchise assez grande, assez évidente pour « étonner » le spectateur. Il s’agit ici des habitantes de ces « rivages heureux » rêvés par le poète et qui peuvent évoquer l’outre-mer. On pourrait penser à une « franchise naturelle » opposée à quelque sophistication des manières de la vie parisienne, mais cette étonnante franchise est avant tout une impression de rêverie, un fantasme. Que ce fantasme ait quelque écho dans la réalité (les insulaires sont-elles plus franches que les métropolitaines ?) importe peu. De la même manière, que les hommes aient des « corps minces et vigoureux » s’inscrit dans un tableau, une représentation d’une vie rêvée, idéale, d’une société d’hommes vigoureux et de femmes franches. Le titre du poème l’indique assez clairement : « Parfum exotique ». Il s’agit de donner à rêver et non de transcrire une réalité.
L’œil : un cercle. Nous sommes aimantés par ces cercles noirs, bleus, couleur du marron, de la noisette, verts. Il est des beaux regards, des tristes, des implorants, des interrogateurs, des regards pénétrants, des lourds aussi des messieurs sur les jeunes filles, des regards immenses, intenses, les yeux de Picasso ; miracle de la photographie, il ne cesse plus de nous hanter, ce regard du peintre sur le réel, c’est-à-dire sur nous, puisque c’est pour nous que le peintre interprète son tableau. Le regard est une énigme, un livre ouvert qui ne dit que ce qu’il veut bien dire.
L’œil : un cercle sous le « soleil monotone ». Un cercle noir sous une boule de feu. Un cercle franc puisque « sa franchise étonne » (« par sa franchise » peut-être compris comme un complément de manière, de manière de voir…), un cercle franc, un cercle libre donc. Cet « œil » des femmes rêvées est l’œil de celle qui n’a pas honte, qui n’a rien à cacher. S’il « étonne », c’est peut-être parce que liberté grande qu’il a de regarder ce qui lui plaît de voir, et d’être vu sans fausse pudeur.
« fatigués » : Au pays des corps minces et vigoureux, la fatigue ne se fait sentir que dans le balancement nonchalant des « voiles et des mâts ». Une géométrie dans le tableau : triangles des voiles et lignes des mâts. Ce qui fatigue cette géométrie, c’est un « mouvement qui déplace les lignes », celui de la houle, ce balancement des reins de la mer.
Mouvement : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes » (Baudelaire, La Beauté, pièce XVII des Fleurs du Mal, vers 7). La beauté du soleil est dans sa monotonie ; quant à ce qui bouge, c’est que c’est tout « fatigué » par le mouvement incessant de la mer. Guère de mouvements d’ailleurs dans ce tableau : tout est « donné » par la nature et défini par son être : les arbres sont « singuliers », les fruits « savoureux », le corps des hommes « mince et vigoureux », et la femme un regard qu’elle est la femme, une énigme dans un cercle. Tout est en place pour briller dans l’action, mais rien ne bouge, tout est idyllique, « charmant », pittoresque.
Tamariniers : Je lis dans un dictionnaire que les tamariniers sont de grands arbres de l’Inde, décoratifs à figurer dans un tableau et « dont les feuilles et les fruits sont alimentaires, fourragers et d’usage médicinal » (Larousse en six volumes « L6 », 1980). Cornes d’abondance donc que ces arbres-là. Qu’ils soient « verts » souligne leur vigueur, leur charge d’espérance.
Ame :
« Pendant que le parfum des verts tamariniers
(…)
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers » :
L’âme est une mêlée. Y circulent odeurs et parfums, cercles des yeux, lignes des corps et des arbres, allitérations (« Je vois se dérouler des rivages heureux » ; « se mêle dans mon âme au chant des mariniers »), « chant » puisqu’il ne saurait être question ici de bavardages et de vaines paroles. C’est qu’il faut correspondre à l’idéal énoncé dans le sonnet des « Correspondances » :
« Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »
(Baudelaire, Correspondances, pièce IV des Fleurs du Mal, second quatrain).
Unité : L’unité étale le temps du « soleil monotone » et abolit l’espace. Le « parfum des verts tamariniers » atteint le rêveur baudelairien jusqu’en sa capitale, là où il rêve qu’il rêve… où il écrit donc.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 9 juin 2008
