30 novembre 2008
"QUI N'A D'AUTRE RAISON QUE D'ÊTRE"
"QUI N'A D'AUTRE RAISON QUE D'ÊTRE"
"Qui n'a d'autre raison que d'être" - "Cette scintillation très personnelle" - "en forme de roue comme le soleil".
"Qui n'a d'autre raison que d'être" (cf "L'observation et les commentaires d'un poème peuvent être profonds, singuliers, brillants ou vraisemblables, ils ne peuvent éviter de réduire à une signification et à un projet un phénomène qui n'a d'autre raison que d'être." René Char, Préface aux oeuvres de Rimbaud, édition Louis Forestier, Folio classique p.9) : Le poème, en voilà un phénomène ! Comme tout ! C'est pas de l'épique que nous vivons, c'est du phénoménal, du jamais pareil qui se poursuit, du tel qu'en lui-même que l'être change... L'Histoire, c'est pas de l'épopée, c'est de la phénoménologie ! Ecrire, comme René Char, que le poème "n'a d'autre raison que d'être", c'est affirmer que l'être est la raison du poème, que le poème relève de l'ontologie... pas du "projet" éditorial, ni de l'amphithéâtre, ni du ministère, pas du printemps non plus ! Mais de l'énigme de l'être ; du sphinx à perpétuité.
"Cette scintillation très personnelle" (cf "Cette scintillation très personnelle, cette trépidation, cette hypnose, ces battements innombrables sont autant de versions, celles-là plausibles, d'un événement unique : le présent perpétuel", René Char, ibid.) : Ce qui relève donc de la "scintillation" subjective, de la "trépidation", de "l'hypnose", des "battements innombrables", c'est de la synchronie, du "présent perpétuel, en forme de roue comme le soleil" (René Char)... cyclique, alors, le phénomène ? La roue du temps... l'Eternel Retour... Au "présent perpétuel", le temps, condamné tournant en rond... En tout cas, désynchronisé, le présent, passé à l'allongeoir des subjonctifs :
"en forme de roue comme le soleil, et comme le visage humain, avant que la terre et le ciel en le tirant à eux, ne l'allongeassent cruellement." (René Char, ibid.) : Bah ! Langue de caméléon que le temps, enroulé, enroulé, enroulé et puis tchak ! Big bang qui se déroule... Phénoménologie, l'Histoire ! Un visage ne se répète jamais... C'est toujours du comme, et c'est jamais pareil ! Science des inouïs, la phénoménologie.... des inédits... des "chevalets féeriques" comme dit Rimbaud (1), des poétiques phénomènes. Pas de ça : l"Eternel Retour" des mêmes Maîtres et Valets, mais le temps en expansion, en progression, la scène toujours plus vaste des "Seigneurs" et des "Nouvelles Créatures" (2), l'aventure qui persiste à être à travers chaque visage, chaque corps, chaque être.
(1) "Ô mon Bien ! Ô mon Beau ! Fanfare atroce où je ne trébuche point ! Chevalet féerique !" (Arthur Rimbaud, Matinée d'ivresse in illuminations).
(2) "Seigneurs et Nouvelles Créatures" : Titre français du premier recueil de poèmes de Jim Morrison publié en France.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 novembre 2008
28 novembre 2008
"SUR L'ONDE CALME ET NOIRE"
"SUR L'ONDE CALME ET NOIRE"
"Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles,
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys"
(Rimbaud, Ophélie)
Des reflets... Des échos... Ceux des étoiles que l'on retrouve dans l'épithète noire. Car c'est dans "l'onde noire" que ça se passe, la stellaire mirance, sur un rythme binaire que les allitérations "l" et "m" harmonisent en un flux paisible.
Des reflets... Des échos... Mais ça dort ; ça ne bouge pas, car "l'onde" est "calme", et "noire" aussi, cette eau passée dans le registre soutenu de la langue noble des anciennes élégies. Des scintillances... Voilà c'que c'est... Des scintillances non pas dans l'onde mais "sur" l'onde, sur le drap des ténèbres tendu, le drap de l'onde afin que :
"La blanche Ophélia flotte comme un grand lys".
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 28 novembre 2008
27 novembre 2008
GOTTFRIED WOLFGANG II
GOTTFRIED WOLFGANG II
Fantaisie-réécriture de la nouvelle Gottfried Wolfgang de Pétrus Borel.
Remarque : Ce qui dans le texte est en iltaliques, est de Pétrus Borel ; le reste est de ma pomme.
« -Je n’ai point d’amis sur la terre.
-Mais vous avez peut-être un asile ?
-Oui, dans la tombe ! »
(Pétrus Borel, Gottfried Wolfgang, 1843)
Cas typique que ce récit retrouvé dans un cahier laissé par un scribe disparu.
En l’occurrence, c’est en France que le narrateur en eut connaissance, de cette histoire. C’était alors l’époque où la Terreur faisait grande moisson d’âmes. Il faut dire que la faux modernisée pour les besoins de l’industrie révolutionnaire ne cessait de tomber ; et qu’en conséquence, les têtes ne cessaient de rouler ; et qu’en conséquence, le sang ne cessait de couler ; et qu’en conséquence, la mort ne cessait d’être partout, gueule ignoble de cracheuse de spectres.
Entré en possession et par hasard d’un flot de paperasses laissé par l’inconnu disparu, et que nul n’a jamais revu, le narrateur y farfouilla, et y trouva ce morceau d’intemporel, ce récit bizarre dans un cahier trouvé.
Au moment donc où que ça débute, l’étrange affaire, ça barouffait terriblement tonitruant au-dessus des pavés de Paris. Il en dégringolait du ciel de la ponctuation verglacée. Dieu s’étonnait. L’orage refermait sa mâchoire dans de grands claquements. La foudre, de grandes pulsations, comas, syncopes, rythmes blancs, éclairait tout soudain d’un grand silence livide, puis le paysage craquait de toutes parts. La capitale semblait livrée toute entière au caprice d’un tempestaire fumeur de pipe, buveur de bière, arpentant la terre en faisant claquer les sabots du fracas et tout maugréant de ténébreuses imprécations.
Là, le narrateur nous présente le protagoniste principal du cahier : un jeune allemand venu étudier à Paris, même que ça allait pas bien dans sa tête, persuadé qu’il était qu’autour de lui, toujours un monde fantasque et invisible mouvait figures énigmatiques et ombres troubles, multipliant dans le réel des humains symboles abscons et coïncidences pas croyables.
La Révolution éclata.
La Terreur s’en suivit.
Notre studieux teuton songeur s’en effraya.
Il prit un logement discret dans quelque repli du vieux Paris, s’y enferma, ne sortant que pour aller s’enfermer dans des bibliothèques où il en dévorait, du scribouillis, de l’auteur rare, de la catacombe sémantique, du gouffre à illusions, du miroir à squelettes, de la phénoménale fantaisie, du cryptique, du grimoire, de l’inédit, du polysémique infernal.
Il était sans femme, il fantasma donc un max. Il vit en songe de fabuleuses créatures, des longilignes aux longs yeux, aux longues jambes, aux longs cheveux, aux longs regards langoureux, malicieux, vénéneux, merveilleux.
Ce soir-là donc que le ciel semblait sur le point de se rompre sous la faux de foudre, notre Allemand, de retour d’une de ses innombrables intrusions dans l’univers parallèle des manuscrits anciens, pressé par l’averse et les sifflements du vent, se perdit dans Paris. Sur le pavé du dédale il détalait, et se trouva bientôt en Place de Grève, muet, stupéfait devant l’immense machine à couper les êtres en deux.
Il la vit. Elle était belle comme la nuit. D’ailleurs, elle était toute en noir ; celui des féeries, des songes mystérieux dont on se souvient longtemps. Elle avait la tête penchée, de sorte qu’il pouvait voir sa nuque blanche où frisaient quelques mèches, ses longues tresses brunes, le ruban de velours autour du cou ; la pluie y dégoulinait. Son visage fut si blanc à la syncope de la foudre qu’il pensa que, sans doute, cette personne avait besoin d’aide.
Une si immobile présence au milieu de l’orage aurait dû précipiter la fuite de Wolfgang (appelons-le Wolfgang) mais, à vrai dire, il s’était vite persuadé que la jeune femme, dont la richesse des étoffes attestait une origine bourgeoise, et peut-être même noble, ne pouvait être dangereuse que si elle était folle. Tout palpitant dans la poitrine, plein de mots se pressant, se bousculant les syllabes, s’entrechoquant les ratiches, énervé, Wolgfang, pourtant, lui causa enfin. Elle, elle le regardait, immobile, avec des yeux si noirs et si tristes que… Bref, il s’inquiéta de ses parents, ou de ses amis, qui peut-être attendaient son retour.
Sa voix était blanche comme la rythmique d’une guitare électrique quand elle lui répondit :
-Je n’ai point d’amis sur la terre.
-Mais vous avez peut-être un asile ?
-Oui, dans la tombe !
Si son âme estudiantine avait alors été une feuille de papier, elle se serait, à ces mots, déchirée en mille petits morceaux que le vent aurait illico dispersés. C’est que ça soufflait fort, cette nuit-là, à décorner tout un gouvernement. Bon, rassemblant tous ses petits bouts, le généreux saxon offrit l’hospitalité à l’étrange dame. L’étudiant à la faculté des songes et la nocturne demoiselle cheminèrent donc ensemble tandis que décroissait le tonnerre et que l’on entendait s’éloigner, le long des ruelles ténébreuses, le vent sifflant, les mains dans les poches des morts.
Une fois dans la chambre de l’étudiant, après qu’ils se furent réchauffés, il fut prodigue, Wolfgang. Il lui conta ses rêves mystérieux ; attentive, la belle s’agitait, des mains, et puis des pieds.
Ils furent bientôt fiancés, rapport à ce qu’ils se plurent mutuellement en se découvrant une mélancolie commune, un même sentiment d’être incompris, et cette bizarre sensation de monde invisible fourmillant sans cesse autour d’eux. Elle lui avait donc saisi la main et avait murmuré :
- Donc, je suis à vous, à jamais…
Et le regard qu’elle laissa alors tomber sur lui, on eût pu y jouer du violon.
Tout guilleret, le lendemain, notre Wolfgang s’en fut en quête d’un plus vaste logement.
A son retour, la belle était toujours endormie.
Il l’appela doucement.
Pas de réponse.
Un peu plus fort qu’il lui causa.
Pas de réponse.
Il voulut la secouer : elle était glacée, livide, morte.
Devant un si prompt décès, le concierge alla chercher un officier de police qui s’ébahit : «Grand Dieu, comment cette femme est-elle ici ? »
On s’étonna… s’intéressa… questionna … Si je la connaissais !... Moi !... cette femme !... Hier elle est morte sur l’échafaud ! Horreur ! Effroi ! On détache le bandeau… ligne sanglante au cou ! C’est qu’elle était décapitée, la capiteuse ! Le fatal couteau à Guillotin lui avait raccourci radical toutes ses illusions…
Wolfgang alors en ululant dévala les escaliers et on le vit qui s’enfuyait, agitant bras et jambes au-dessus de ses cheveux hérissés par l’épouvante, ce qui, avouons-le, est assez indescriptible, et même à peine concevable.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 novembre 2008
26 novembre 2008
CONSTERNANT
CONSTERNANT
Aujourd'hui, 26 novembre 2008, je viens de voir dans le Grand Journal de Canal + une amuserie dans laquelle on voit Christine Lagarde, notre actuelle ministre de la désindustrialisation, déclarer que : "La france rentre dans la crise avec un bon élan" !
Je n'invente rien. Formidable donc d'entendre que c'est avec allégresse, enthousiasme, joie de vivre, plaisir d'offrir, et une bonne volonté aussi inébranlable que les convictions de Dame Lagarde, que la France prend son élan, - que dis-je "son élan", son envol, oui ! - pour se ratatiner, se choucrouter d'envergure, se gameller dans les grandes largeurs, s'agonir, se paumer, se viander, se fracasser, se béchameliser dans les fonds souverains, s'engouffrer, s'engloutir, se vider de sa moelle et tomber dans le recul absolu des croissances négatives, et ce jusqu'à ce que les mots n'aient plus de sens.
Comme nous disait l'autre : "Nous étions au bord du gouffre, mais heureusement, nous avons fait un grand pas en avant !"
Et puisque nous causons littérature, citons donc un autre grand auteur : notre éclairé Président de la République, le fringant Nicolas Sarkozy, qui en visite à Valenciennes, a apporté une primordiale précision linguistique en affirmant haut et clair qu'il n'est pas d'accord avec l'expression "chômage partiel", non, car c'est plutôt "d'activité partielle" qu'il s'agit, qu'il dit, le phare de l'Europe, le pourfendeur de calamités, le grand affirmateur de grandes vérités.
Ô miracle de l'Euphémisme, et de Sainte Litote (celle qui n'a pas de petites tototes), qui transmutent la bouteille à moitié vide en bouteille à moitié pleine, la morue en cabillaud, la femme de ménage en technicienne de surface, et qui, une fois encore, réussit à nous faire passer la baisse d'activité pour un sursaut salutaire, la crise économique pour un assainissement du marché, l'incompétence pour de la démocratie, l'inconséquence pour la démocratisation de l'enseignement supérieur, et 0,1 point de croissance pour quelque chose de possible.
Savent-ils seulement ce qu'ils disent, on finit par se le demander.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 26 novembre 2008
24 novembre 2008
ACCABLANT
ACCABLANT
"Une chaleur accablante régnait." (Fitz James O'Brien, La Chambre perdue)
L'accablant régnait. Paumé le frisé d'or dans le ciel imprégné... Obscurci des nuages, poussé par la tombante aux étoiles qui s'en vient, doucement... Brûlures quand même encore, archipel lépré invisible... Air immobile. Les feuilles, taches multipliées, treille de taches, jonchaient ma fenêtre constellée d'acacia, cachée la fenêtre, - bernique pour la voyure : passant, fous l'camp ! Rentre chez toi ! Flotteuse, la fumée, errante, pâle et bleue, ma tête auréolée. Je fume trop.
Col ouvert, ah, le saisir, cet air plus frais... Où est-il dans c'te pesant-là, l'air ? Dans cet effondrement des souffles, cet écroulement des choses qu'ont l'air de faner, de fondre, les rumeurs, de se confondre les bouches avec la chair des faces jusqu'au silence... dans l'ombre là-bas... les rues tachées... jusqu'au silence des visages rentrés chez eux... Des moustiques cependant.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 novembre 2008
23 novembre 2008
L'ENIGMATIQUE GENERATRICE
L’ENIGMATIQUE GENERATRICE
« Où l’on commence à ne pas comprendre » - « la chambre génératrice » - « On oublie si vite à Paris » - « un dramatique rébus » et « un naturel mystère » - « La Dissociation de la Matière » - « le crime du château ».
« Où l’on commence à ne pas comprendre » : c’est le beau titre donné au premier chapitre du Mystère de la Chambre Jaune de Gaston Leroux. Le roman policier de fantaisie étant d’abord une invitation à l’énigme, un accompagnement dans le dédale, il est que, jusqu’à l’étonnante révélation finale, le lecteur ne peut que « ne pas comprendre ».
« la chambre génératrice » (cf « … la prodigieuse affaire dite de la « Chambre Jaune », génératrice de tant de mystérieux et cruels et sensationnels drames,…, Gaston Leroux, Le Mystère de la Chambre Jaune, Le Livre de poche, p.9) : L’atelier des rêves, la pièce intime, ne peut devenir public qu’à la condition de devenir une « génératrice » de confessions sur l’oreiller, de secrets d’alcôve, soudainement révélés ; ou alors génératrice de scènes royales nécessaires à la minutieuse mise en place de cette société du spectacle qui constitue la modernité du monde ; génératrice enfin « de tant de mystérieux et cruels et sensationnels drames ». Dès lors, la « Chambre Jaune » ne peut qu’avoir lieu d’être dans la publication d’un roman.
« On oublie si vite à Paris. » (Le Mystère de la Chambre Jaune, p.9) : Le présent de vérité générale prend ici la brièveté du proverbe. « On oublie si vite à Paris », c’est-à-dire dans ces capitales où le monde se noue et se dénoue sans cesse, où l’actualité chasse l’actualité, où le fait divers a pour fonction d’occulter la magouille des puissants. « On oublie si vite à Paris » : voilà qui justifie le roman, ce rappel d’un passé imaginaire, cette actualisation du fictif aux dépens des événements du réel.
« un dramatique rébus » (cf « Ce fut comme un dramatique rébus sur lequel s’acharnèrent la vieille Europe et la jeune Amérique. », Le Mystère de la Chambre Jaune , p.10) : Une affaire criminelle, c’est d’abord un puzzle tragique, et, ici, un « naturel mystère », le « naturel mystère de la Chambre Jaune » : l’épithète « naturel » sonne ici assez bizarrement. En quoi une affaire criminelle relève-t-elle du naturel, puisque la "mort", justement, n'y est pas "naturelle" ? A moins d’y voir ici l’indice de la relation « naturelle » qui liera, en fin de compte, criminel et enquêteur.
« La Dissociation de la Matière » (cf « On était, du reste, dans l’attente d’un mémoire sensationnel que le professeur Stangerson allait lire, à l’Académie des sciences, sur sa nouvelle théorie : La Dissociation de la Matière. », Le Mystère de la Chambre Jaune, p.11) : humour noir peut-être, le meurtre ayant pour but, en effet, de dissocier la matière du corps d’avec la conscience. Humour volontaire, en tout cas, de l’annonce de cette théorie stangersonienne de la Dissociation de la Matière, « théorie destinée à ébranler sur sa base toute la science officielle qui repose depuis si longtemps sur le principe : rien ne se perd, rien ne se crée » (p.11), drôle de théorie donc dans un roman où il est que dans une pièce close quelque chose est qui n’y est plus.
« le crime du château » : « Le Mystère de la Chambre Jaune », on le sait, est une affaire de lieu clos, en l’occurrence une chambre « fermée à double tour » (cf page 12, la remarque du père Jacques : « Voilà mademoiselle qui s’enferme à double tour. »), une chambre close dans un « pavillon » « au fond du parc » d’un château, autrement dit le vase clos d’une vaste demeure.
« Manoir » et « demeure » portent bien leurs noms : ce sont lieux où l’on reste, où l’on s’enracine, où l’on ne peut qu’être.
C’est aussi le lieu auquel le vulgaire n’a accès que par nécessité (celle de l’intérêt du château par exemple), le lieu de la distinction du monde par excellence, le lieu où l’on ne peut, si on tente d’y voir quelque chose, qu’être indiscret.
Il est donc nécessaire de passer par l’imaginaire des romans et des contes, si l’on veut se représenter cette si extraordinaire vie de château, et, singulièrement, l’imaginaire des romans à énigmes, puisque ces lieux si distincts du monde que sont châteaux, manoirs, demeures à parc, maisons de maîtres, ne peuvent, sans aucun doute, que porter des destins étranges, et être maisons hantées, palais pour tragédie.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 novembre 2008
20 novembre 2008
LES MORTS AUSSI
LES MORTS AUSSI
"Je me dirigeai vers l'arbuste pour me rendre compte, mais, à mon arrivée, il se déplaça rapidement et me fit face." (Agatha Christie, Le Crime du golf, traduction de je sais pas parce que l'un de mes chats a consciencieusement détruit la page de garde de cet exemplaire déjà ancien, - je l'ai acheté à la fin des années 70 -, publié dans la collection "Club des Masques", laquelle nous en mettait alors plein les yeux de leurs couvertures épatamment étranges).
C'est que, dans les deux sphères de métal gris qui lui faisaient ses yeux, à la jeune fille en noir sur le fond vert du gazon où traînaient encore quelques têtes tranchées de la partie de croquet de la veille, je vis ce regard qui, outre le fait qu'elle crachait abondamment des crapauds roussâtres, - d'où j'en conclus qu'elle devait être assez envoûtée -, révélait une peur intense. Le rouge vif de ses lèvres remuait dans la pâleur. De là où j'étais, je ne vis pas à qui elle s'adressait. Je ne pus guère y penser car l'insolite alors requit mon attention. C'était dans la haie, un arbuste brun, incongru donc en ce début d'été où l'on prenait chaque jour des bains de piano (1). Je me dirigeai vers l'arbuste pour me rendre compte, mais, à mon arrivée, il se déplaça rapidement et me fit face. Alors, je ne fus pas sans me reconnaître. Je me tirai la langue et disparus aussi vivement qu'un banquier en faillite dans la campagne anglaise, non sans me retourner sur moi-même en arborant ce sourire ironique que je ne connaissais que trop. Me trouvant seul, j'en conclus que les étrangetés les plus courtes sont aussi les meilleures. Les morts aussi.
(1) C'était un piano aqueux.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 novembre 2008
"JUSQU'A L'ORGANIQUE, JUSQU'AUX TRIPES"
"JUSQU'A L'ORGANIQUE, JUSQU'AUX TRIPES"
A la page 5 du numéro 56 de la revue Elegy (livraison de novembre/décembre 2008), à propos d'une exposition de l'artiste Natalie Shau, nous lisons cette phrase : "Un monde surréaliste, sombre et romantique qui appartient à l'art digital mais touche directement à l'organique, aux tripes, au rêve."
Intéressante, cette phrase qui, si elle lie logiquement l'épithète "surréaliste" au complément "rêve", lie aussi les adjectifs "sombre" et "romantique" aux mots "organique" et "tripes", établissant ainsi un rapport entre la mélancolie et l'être du corps.
Le mouvement gothique, à l'instar de ce que fut le surréalisme, est plein d'images. Influence donc des maîtres de l'image énigmatique du début du XXème siècle, mais aussi du baroque, du romantisme noir des "romans gothiques" du XIXème, du théâtre de Shakespeare, de l'esthétique médiévale des enluminures. Le mouvement néo-gothique est donc, tout autant qu'un courant musical héritier du rock progressif ainsi que du hard rock, du punk et du grunge, et itou de la cold wave et de ses tendances électroniques, un art de la représentation qui ne serait pas purement conceptuelle, idéelle, "digitale", mais qui aurait pour but de "toucher directement à l'organique, aux tripes", à la matière même du vivant, au vif du vivant, pour en souligner sans doute la morbidité, l'absurde fragilité, pour intervenir dans notre imaginaire, l'étoffe de nos rêves, rendre plus tangible ce qui nous passe par la tête la nuit quand nous dormons : fantasmes, utopies étranges, mascarades à maléfices.
En cela, le gothisme se distingue de l'imagerie merveilleuse. Elle en révèle la face cachée et sanglante, jusqu'à "l'organique", jusqu'aux "tripes", cette farce funèbre de l'être.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 novembre 2008
ANT!CORPS 7
ANT!CORPS 7
Une fois tournée la mirifique couverture à féerie aux yeux fixes d'une baby doll avec félin de fantaisie sur les genoux, - il s'agit du n°56 du magazine Elegy (livraison de novembre/décembre 2008) -, on trouve une publicité pour des corsets à destination, je présume, des fétichistes et autres nostalgiques de Betty Page. Pourquoi une telle publicité dans un magazine voué à la culture gothique ?
C'est qu'il est vrai que l'iconographie gothique aime à mêler fantasque et érotisme. Ainsi, page 5 du même numéro d'Elegy, on peut contempler une photo d'art dans les tons mauves où, sur fond sans reflet de miroir, une spectrale, de type égérie pour vampire, tend un coeur sanglant au bout d'une main pâle comme le Nord et révèle un sein rond comme la pomme des paradis perdus. Du coup, voilà qu'on nous en donne dans les mirettes du "porno chic", tendance "photo d'art" et sado-masochisme virtuel, de l'"altporn" aussi peut-être (comprenez "porno alternatif" comme si ça se pouvait, ça, du "porno alternatif" alors que la pornographie, c'est jamais que de la marchandisation des corps et des esprits comparable à celle de la force de travail des ouvriers).
Bon, au centre de la page, la marque de ces corsets s'étale en rouge sang légérement baveux :

Ce qui saute aux yeux, c'est la contamination du mot par des signes utilisés pour leur charge symbolique : le point d'exclamation marque la surprise, souligne le caractère potentiellemment choquant de l'usage de tels corsets ; le "o" barré est tout autant un ensemble vide (ensemble vidé des habituelles préventions morales) qu'un panneau d'interdiction (et dont il faut donc s'affranchir si l'on veut être dans le coup), interdiction aussi de l'accès au corps défendu par de tels corsets et cependant présenté, affiché, désirable ; le chiffre 7 renvoie aux péchés capitaux ; la couleur rouge renvoie au désir passionnel mais aussi à la violence sado-maso, celle qu'implique le mot "anticorps" (1) ; les légères bavures d'encre sont là pour faire underground, mais attention, underground sous contrôle, underground pro.
Par antiphrase ("anticorsets"), la marque indique que ces corsets sont autre chose que de simples instruments de maintien du corps ; ce sont aussi des instruments de plaisir, d'abord celui des yeux (sinon pourquoi publier des photos), et aussi les instruments d'un plaisir "interdit", "coupable", celui des fétichistes voués au culte du corps contraint.
Les fétichistes, ou encore les collectionneurs de curiosités, participent de cette marchandisation du potentiel sexuel d'une partie de la population (cette part honteuse du libéralisme économique) qui a pour but de créer des besoins plus ou moins addictifs. C'est ainsi que la vulgarité, le pseudo-chic, la contre-culture elle-même, font l'objet de la création de produits financiers, deviennent des prétextes spéculatifs et assimilent le pouvoir d'achat à cette force de travail louée par les ouvriers de la révolution industrielle, le problème étant qu'aucune marchandisation des addictions ne permet, à elle seule, une croissance destinée à perdurer, comme on le voit actuellement (2008, année noire de la mondialisation de la crise) dans ces pays dont la récente richesse ne reposait en fait que sur l'illusion des marchés, et qui sont maintenant au bord de la faillite.
(1) Le mot "anticorps" renvoyant aussi à cette fièvre du corps attaqué et qui se défend par ses propres moyens, le corps justement, le corps "culpabilisé" de l'individu, opposé ici à la pression de la morale établie, celle du corps social -, présentée implicitement comme ennemie.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 novembre 2008
L’EAU CLAIRE
L’EAU CLAIRE
« L’eau claire ; comme le sel des larmes d’enfance »
(Rimbaud, Mémoire) (1)
L’eau, quel univers parallèle alors !
Claire, voici la familiarité secrète
Comme un rêve de vouivre ;
Le sel brûle, mêlé à cette géométrie tremblante, le
Sel, incendie blanc
Des mineurs - il leur use la peau ; et les
Larmes, elles pleurent des rivières ; c’est la rengaine
D’enfance qui fait lever la main du père.
(1) « L’eau claire ; comme le sel des larmes d’enfance » : c’est le premier vers du poème Mémoire d’Arthur Rimbaud. C’est que l’eau coule, comme le temps dirait-on, c’est-à-dire que, comme le temps, l’eau apparaît comme un continuum. Sa géométrie nous échappe, univers parallèle dont nous dépendons entièrement cependant que l’eau semble en-soi, alors que le temps demeure aussi énigmatique que ce masque que l’on lèverait pour y découvrir que, dessous, il n’y a nul visage.
L’eau et le temps ont encore en commun d’être commercialisables. On met l’eau qui appartient à tous en bouteilles que l’on nous vend. Et nous travaillons aussi pour acheter du temps, du temps gagné sur la mort puisque nous payons avec notre salaire ce dont nous avons besoin pour vivre ; du temps gagné sur la tristesse puisque nous payons aussi nos divertissements ; du temps sauvé grâce aux gens qui, sauvant nos vies, nous font gagner ce temps qui, sans eux, pour nous, se serait arrêté.
Fascinant, ce vers qui unit les contraires « eau » et « sel », le fluide et le crissant, la fraîcheur et la brûlure. Petite musique de « l’eau claire » ; elle coule dans la mémoire, bruit de fond. Il est assez remarquable que ces douze syllabes, si fluides en effet, nous persistent comme si l’alexandrin était hanté de quelque source secrète, de quelque secret léger comme l’air, essentiel comme le goût du pain, plus essentiel que la prose lourde et sans magie dont on nous abreuve dans cette tyrannie de l’inconséquence qu’est devenue la démocratie.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 novembre 2008
