DES ORNEMENTS

Voici que, consultant le Couperin de Pierre Citron dans la collection "Solfèges" des Editions du Seuil (1958, p.104, ce qui en rappelle des ponts anciens et des photos en noir et blanc), je lis cette citation faite par Pierre Citron de Wanda Landowska sur l'ornement, cette "nécessité organique d'une phrase qui, pour vivre, a besoin de s'épancher, de se gonfler, de se tendre et de se détendre, de redire en insistant", cet art sur mesure donc de l'ornement, dont Couperin fut un maître, et qui est aussi celui de la littérature, laquelle n'est jamais qu'une expansion à l'infini de quelques noyaux initiaux (j'ai peur ; j'ai froid ; j'ai faim ; j'ai envie de ; je t'aime ; je te hais ; je m'ennuie, je rêve) ; expansion qui tient du big bang de l'invention du signe, et plus précisément de la création de l'empire des signes et de cette symbolisation du monde qui a permis l'emprise des phrases sur le réel, l'emprise de ces chaînes de sens qui, figures après figures, font et défont les ensembles, les catégories, les genres, jusqu'à ce que l'on en vienne à ne plus considérer l'écriture comme le récit d'un réel qui, invariablement, nous échappe, mais comme cet enchaînement, cette surperposition, cette physique quantique des éléments du  texte - "comme un tambour vibre différemment selon le matériau qui le compose, les oscillations d'une étoile reflètent sa construction profonde" écrit A. Kh. dans la livraison de décembre 2008 de Sciences et Avenir, p.17 (cf l'article "Corot voit le coeur des étoiles") - éléments du texte qui s'apparentent à ces "figures" évoquées par Pierre Citron à propos de l'art de l'ornementation chez Couperin, ces "certaines figures" qui "deviennent une grenaille sonore, où, autour des notes fondamentales, s'agitent, pour les renforcer, des poussières de sons" : remarque extraordinaire qui rend compte de cette sidération du sujet que suppose toute composition, qui en fait même une transposition cosmique, et il est vrai que nous ne pouvons plus considérer les mots-outils comme de simples nécessités grammaticales, mais comme une manière de rythmer la phrase, de lui donner une ligne mélodique, et l'acte d'écrire n'est plus jugé en fonction de l'application mécanique des principes de l'expression écrite (l'art et la manière de bien tourner ses phrases), mais comme les éléments d'une agitation perpétuelle du sens qui finit par contaminer tout texte de l'évidence de ses fantômes.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 décembre 2008