21 janvier 2009
UNE AUTRE IPHIGENIE ? – EH OUI…
UNE AUTRE IPHIGENIE ? – EH OUI…
Notes sur le personnage d’Eriphile dans Iphigénie de Racine
Rappel : Iphigénie aime Achille. Eriphile aussi. Achille aime Iphigénie. Donc Eriphile déteste Iphigénie. Iphigénie doit être sacrifiée sur l’ordre d’Agamemnon, son propre père. A la fin de la pièce, c’est pourtant Eriphile qui mourra à la place d’Iphigénie. Pourquoi, parce qu’en fait, - vous n’allez pas me croire -, Eriphile s’appelle Iphigénie.
« admire » (cf vers 1763 : « On admire en secret sa naissance et son sort ») : admirer, c’est reconnaître le caractère extraordinaire d’une chose ou d’un être. Au vers 1763, la révélation du secret de la naissance d’Eriphile (cf vers 1745 : « Un autre sang d’Hélène, une autre Iphigénie ») et le sort qui lui est réservé (son sacrifice afin que la flotte grecque puisse enfin quitter l’Aulide) apparaissent comme tout à fait extraordinaires et provoque donc l’admiration des Grecs, comme du spectateur d’ailleurs.
C’est qu’Eriphile est devenue Iphigénie. Racine a substitué à la biche traditionnelle – l’animal sacrifié à la place d’Iphigénie – un autre être humain. Pour cela, il a renommé son personnage, en a fait « une autre Iphigénie » :
« Thésée avec Hélène unis secrètement
Fait succéder l’hymen à son enlèvement.
Une fille en sortit, que sa mère a celée ;
Du nom d’Iphigénie elle fut appelée. »
(Racine, Iphigénie, vers 1747-1750, V, 6)
Le changement de nom permet donc le sacrifice et la révélation de l’identité d’Eriphile s’apparente à la mise au jour d’un lourd secret : cf ce que dit Clytemnestre à Agamemnon à la scène 5 de l’Acte IV (vers 1277-1282) :
« Avant qu’un nœud fatal l’unît à votre frère,
Thésée avait osé l’enlever à son père. »
Le pronom « l’ » renvoie à Hélène.
« Vous savez, et Calchas mille fois vous l’a dit,
Qu’un hymen clandestin mit ce prince en son lit. »
C’est ce qu’ignore Eriphile qui, amenée par Clytemnestre, est venue en Aulide pour tenter d’en savoir plus sur elle-même :
« Elle [Clytemnestre] amène aussi cette jeune Eriphile,
Que Lesbos a livrée entre les mains d’Achille,
Et qui, de son destin qu’elle ne connaît pas,
Vient, dit-elle, en Aulide interroger Calchas »
(Eurybate à Agamemnon, I,4, vers 345-348)
Eriphile est donc une ignorante d’elle-même. Dans la scène 1 de l’Acte II, qui marque son entrée dans la tragédie, nous comprenons qu’elle est en proie à la jalousie et au désespoir :
« Hé quoi ! te semble-t-il que la triste Eriphile
Doive être de leur joie un témoin si tranquille ?
Crois-tu que mes chagrins doivent s’évanouir
A l’aspect d’un bonheur dont je ne puis jouir ?
Je vois Iphigénie entre les bras d’un père ;
Elle fait tout l’orgueil d’une superbe mère ;
Et moi, toujours en butte à de nouveaux dangers,
Remise dès l’enfance en des bras étrangers,
Je reçus et je vois le jour que je respire,
Sans que père ni mère ait daigné me sourire.
J’ignore qui je suis ; et, pour comble d’horreur,
Un oracle effrayant m’attache à mon erreur,
Et quand je veux chercher le sang qui m’a fait naître,
Me dit que sans périr je ne me puis connaître. »
(Eriphile, II,1, vers 417-430)
Jalousie d’autant plus nourrie qu’Eriphile apparaît souvent comme l’antithèse de cette Iphigénie qui ne cesse de rappeler qu’elle est la fille du roi des rois :
"Dieux ! avec quel amour la Grèce vous révère !
Quel bonheur de me voir la fille d'un tel père !"
(Iphigénie à Agamemnon, II, 2, vers 545-546)
« Ce même Agamemnon à qui vous insultez,
Il commande à la Grèce, il est mon père, il m’aime,
Il ressent mes douleurs beaucoup plus que moi-même. »
(Iphigénie à Eriphile, II, 5, vers 716-718)
Iphigénie est au centre d’un triangle familial (père, mère, fiancé) qui conforte sa position et lui assure son rang au sein de l’aristocratie grecque. Eriphile, au contraire, est un personnage de l’ombre : « J’ignore qui je suis » dit-elle au vers 427.
Aux vers 451-452, elle se définit elle-même comme en marge de cette société où elle n’arrive pas à trouver sa place :
« Vile esclave des Grecs, je n’ai pu conserver
Que la fierté d’un sang que je ne puis prouver. »
(Eriphile à Doris, II, 1)
C’est donc en vain qu’elle aime Achille, lequel est d’ailleurs son geôlier puisque la défaite de l’armée de Lesbos a fait d’Eriphile la prisonnière du guerrier promis à Iphigénie : cf cet aveu qu’elle fait à sa confidente Doris (vers 502) :
« Je l’aimais à Lesbos, et je l’aime en Aulide. »
Et cette lucidité aussi qui lui fait s’exclamer aux vers 707-709 (II, 5) :
« Avez-vous pu penser qu’au sang d’Agamemnon
Achille préférât une fille sans nom »
C’est donc la jalousie qui caractérise ses sentiments et sa manière d'être à ce monde en crise que révèle la tragédie :
« Hé quoi ! te semble-t-il que la triste Eriphile
Doive être de leur joie un témoin si tranquille ?
Crois-tu que mes chagrins doivent s’évanouir
A l’aspect d’un bonheur dont je ne puis jouir ? »
(II, 1, vers 417-420)
Jalousie qui va jusqu’à refuser la protection de la fille du roi des rois :
« Iphigénie en vain s’offre à me protéger
Et me tend une main prompte à me soulager :
Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée !
Je n’accepte la main qu’elle m’a présentée
Que pour m’armer contre elle, et sans me découvrir,
Traverser son bonheur que je ne puis souffrir. »
(II,1, vers 503-508)
Le verbe « traverser » signifie ici « se mettre en travers de » : Eriphile a la volonté de faire obstacle au bonheur d’Iphigénie.
« Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée ! » s’exclame-t-elle au vers 505, sur un rythme ternaire qui souligne ce désespoir et cette lucidité sur ces « fureurs » qui la consument. Vers particulièrement expressif avec cette accélération des syllabes brèves du premier hémistiche (« triste effet des fureurs ») qui ont pour effet de souligner les sifflements de la constrictive « f » et de mettre en relief le mot « fureurs ». Vers particulièrement signifiant aussi où l’être même d’Eriphile (cf « je suis ») ne peut s’affirmer que dans une subordonnée relative (« dont je suis tourmentée ») qui fait écho à ce « je » anaphorique des vers 497-502, ce pronom de l’abandon à son amour pour Achille :
« Je le vis : son aspect n’avait rien de farouche ;
Je sentis le reproche expirer dans ma bouche,
Je sentis contre moi mon cœur se déclarer,
J’oubliai ma colère, et ne sus que pleurer.
Je me laissai conduire à cet aimable guide.
Je l’aimais à Lesbos, et je l’aime en Aulide. »
(II, 1,vers 497-502)
Amour contrarié, amour voué à la haine, au complot. Ainsi, à la scène 8 de l’Acte II, Eriphile monologue et laisser s’exprimer son dépit. Son entretien avec Achille (scène 7) l’a convaincu de l’amour du guerrier pour la princesse. Aussi, l’orgueil d’Iphigénie ne peut que l’exaspèrer : cf vers 757 :
« Orgueilleuse rivale, on t’aime, et tu murmures ? »
Elle aussi, Eriphile, comme Achille, pressent le complot :
« J’ai des yeux. Leur bonheur n’est pas encor tranquille.
On trompe Iphigénie ; on se cache d’Achille ;
Agamemnon gémit. »
Elle s’exprime en phrases courtes qui sont autant d'indices du complot pressenti. Eriphile est donc toute prête à exercer sa fureur jalouse contre le couple Achille-Iphigénie. Elle énonce d’ailleurs au vers 766 l’objectif de son action : « ne pas pleurer seule et mourir sans vengeance. »
C’est d’ailleurs sur ce mot - « vengeance » - que se termine l’Acte II de la pièce.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 janvier 2009
