EN FREQUENTANT LE TEMPESTAIRE

1.
"Ibrahim demanda du vin et du lait "boisson de terre, boisson de mère !"... Ses mots d'esprit, fussent-ils mauvais, inquiétaient toujours un peu."
(Orlando de Rudder, le Tempestaire, Robert Laffont, 1984, p.23)
Le langage fait de la viande chasseuse, fait du prédateur bipède une complexité affective. Ce n'est cependant pas toujours le contenu qui importe, mais l'apparaître du locuteur.

2.
"Certaines cordes, agitées par le vent, devinrent des fouets, tressées les unes avec les autres, qui s'abattirent avec hargne sur les visages et les yeux, coupant, çà et là, des oreilles et des mains."
(Le Tempestaire, p.91)
Faut pas contrarier le Tempestaire qui peut délier le réel dans le souffle. La réalité alors ne s'appartient plus ; elle devient l'objet de la boucle des vents. Voilà le ça coupé, voilà le là bousculé.
Comme souvent, chez de Rudder, le rythme soutient efficacement le récit. L'octosyllabe des romans médiévaux s'y retrouve comme seigneur en sa demeure : "... qui s'abattirent avec hargne / sur les visages et les yeux" ; l'alexandrin aussi : "... agitées par le vent, devinrent des fouets".
Tout ce passage de la tempête dans l'orchestre est très visuel. Du Tex Avery. Je vous le recommande.

3.
"La surdité des pas sussurait un chant sombre."
(Le Tempestaire, p.68)
Alexandrin. C'est de la musique, c'te prose, du cousu main. Du Mallarmé genre. De l'étrange psalmodie. De quoi rêver (c'est ce qui m'intéresse), le fantôme d'un moine ; la silhouette de l'assassin envoyé par le pape pour tuer la reine vierge.

4. Le vent qui nous emporte est tissé de syllabes. La langue nous mène là où nous n'aurions jamais voulu aller. Elle a depuis longemps fait notre lit et préparé notre Samarkand. Le Verbe est à la fois la chair et la croix.

5. "La neige continuait, mais l'été clos du jardin d'Ibrahim s'accentuait cependant."
(Le Tempestaire, p. 104)
Diachronie de la neige ; synchronie de l'été clos. L'un joue sur l'autre : la tentation du clos, du cercle, est d'autant plus forte que le temps se fait plus froid. Nous nous dépatouillons avec les embarras diachroniques dans l'espoir d'être quelque peu en paix.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 avril 2012