CHERES MAINS

"Les chères mains qui furent miennes,
Toutes petites, toutes belles,
Aprés ces méprises mortelles
Et toutes ces choses païennes,

Après les rades et les grèves,
Et les pays et les provinces,
Royales mieux qu'au temps des princes,
Les chères mains m'ouvrent les rêves."
(Verlaine, Sagesse, livre I, pièce XVII)

1.
L'expression "chères mains" est chargée d'affectivité. Elle rappelle l'expression "chers disparus". Mise à distance via la relative "qui furent miennes" (le passé simple plonge ces mains dans le passé).

2.
"Toutes petites", "toutes belles" : comme des mains d'enfant. Le narrateur verlainien est plein de passé ; il semble regretter une innocence perdue, une pureté sacrifiée aux "méprises mortelles" (fait-il allusion à son homosexualité ?) et "aux choses païennes" (Sagesse est un recueil d'inspiration chrétienne, Paul Verlaine, après une vie dissolue, ayant renoué avec la religion).

3.
Ces mains, ce sont peut-être aussi celles de son épouse (cf l'expression "accorder sa main") : Image habituelle de l'union : un couple se tenant la main. La langue française présente ainsi l'image de deux êtres différents réunit par un double singulier : celui du "couple" et celui de la "main tenue".

4.
"rades" : en argot, du moins celui que je connais, le mot "rade" désigne un bistrot (cet emploi du mot est-il avéré au XIXème, je ne saurais le dire). Verlaine fut alcoolique, peut-être plus qu'il ne fut homosexuel. L'alcool déshinibant, se pourrait-il qu'il n'ait été homosexuel que sous influence ?

5.
"Les chères mains m'ouvrent des rêves" : Jolie formulation qui allie le concret et l'abstrait. Une musicalité certaine aussi (le son ouvert "ê" succède au son sourd "ou", de façon d'autant plus heureuxe que les deux mots présentent une parenté consonantique ("v" et "r").

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 mai 2012