MANIFESTATIONS

"Je rêvasse dans le canapé, me construis une cosmologie. Je raisonne, je crois et je ressens. Tous les disparus dans mes pensées, et mon corps dans le monde."
(Lucien Suel, Blanche Etincelle, La Table Ronde, 2012, p.121)

1.
Je ne crois pas aux fantômes, mais je redoute leurs manifestations, de même que je ne crois pas en Dieu mais que je redoute sa puissance.

2.
Les livres de Lucien Suel ont ceci de singulier qu'ils sont hantés, c'est-à-dire que plein des descriptions d'éléments de la vie ordinaire (préparation des repas, jardinage, circulation ordinaire des corps dans la géographie du Nord de la France, bribes de conversations, souvenirs de lectures, rangements divers etc...), ils relèvent non pas du réalisme sottement réaliste (le réel nous suffit bien, merci) mais du surréalisme du secret, celui de la gare dont les signaux s'allument pour aucun train, celui des cours d'école aux enfants muets, celui des visages aux yeux étrangement fixes, celui des disques qui tournent dans des maisons vides, celui des collections de phrases comportant le mot "veau", celui des corps absents (qu'est-ce qu'un fantôme, sinon un corps absent qui manifeste sa présence ?), celui des noms retrouvés, celui des objets disparus.

3.
"J'aime laisser un disque tourner pendant ma promenade et revenir ainsi dans une maison habitée."
(Lucien Suel, op. cit., p.57)
C'est tout à fait comme il faut de laisser aux fantômes de quoi se fasciner pendant que nous sommes ailleurs.

4.
"Simplicité, intelligence des choses, économie des gestes et des mots."
(Lucien Suel, op. cit., p.124)
Avoir l'intelligence des choses, c'est avoir l'esprit pratique, de même qu'avoir l'intelligence des non-choses, c'est avoir l'esprit ailleurs.

5.
"Incroyable méli-mélo fantasmagorique dans la nuit."
(Lucien Suel, op. cit. p. 177)
J'ai fait récemment l'expérience de rêver des fantômes. Non pas de rêver de personnes qui ne sont plus et que l'on revoit en songe. Non, j'ai bel et bien été témoin, dans mon rêve, de manifestations paranormales : portes et tiroirs qui s'ouvrent et se ferment comme mus par une main invisible, tableaux constitués de boutons - ceux qui tombent des manteaux - soudain animés, glissant en tous sens sur la toile. A mon réveil, je me suis senti visé par l'autre monde. (Mais évidemment, c'était peut-être juste une araignée qui me passait sur le visage, ou un chat éprouvant le besoin d'aller voir si je dormais réellement, ou si je faisais semblant.)

6.
"Ce que j'ai pris pour un chandelier n'existe pas."
(Lucien Suel, op. cit. p.21)
Qu'est-ce que l'être ? - Ce qui demeure de ce qui n'existe plus.
Qu'est-ce qu'un fantôme ? - Un être qui prétend à l'existence.

7.
Je songe parfois que les gens que je n'apprécie pas rêvent aussi la nuit, qu'ils ont eux aussi leur part de psychédélique. Et les gens obtus... ils rêvent aussi. Rêvent-ils d'angles tranchants avec lesquels ils espèrent me coincer ?

8.
"Les gens disparaissent. Les objets aussi."
(Lucien Suel, op. cit. p.61)
Le temps qui emporte avec lui personnes et objets se nomme "époque". On dit ainsi en évoquant tel objet emblématique du passé : "Ah les "45 tours", toute une époque !". Les époques divisent le passé en réserves à nostalgies où les vivants vont chercher matière à se souvenir.

9.
Je ne voudrais pas mourir avant d'être mort.

10.
"... tous ces gens qui veulent m'aider à penser."
(Lucien Suel, op. cit. p.223)
C'est le propre des autres d'essayer de vous contrôler, de vous manipuler. C'est aussi le propre de ces enseignants qui ont la sottise d'affirmer : "Je veux aider mes élèves à penser par eux-mêmes." Et que croient-ils que leurs élèves font ?

11.
"Je n'abandonnerai pas le navire, serai fidèle aux vivants, et aux morts."
(Lucien Suel, op. cit. p.173)
Tant que les vivants et les morts vous sont, eux aussi, fidèles... Sinon, si les morts ne viennent plus vous visiter la nuit et si les vivants se mettent à vous tourner le dos, inquiétez-vous : il y a quelque chose qui essaye de vous escamoter l'âme.

12.
"Vivre va prendre tout mon temps."
Ce sont les derniers mots du roman Blanche Etincelle de Lucien Suel. Je me demande parfois si Lucien Suel se dit quelquefois : "Mauricette Beaussart, c'est moi !" tant il est vrai que la vie de cet être-là doit lui prendre beaucoup de son temps, à Lucien Suel. A moins que Mauricette Beaussart prétende réellement à l'existence, et se manifeste ainsi, par d'étranges et régulières publications aussi étrangement familières qu'un tableau de Magritte, de Delvaux, qu'un poème de Michaux ou que la voix de Kathleen Ferrier.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 mai 2012