VERLAINE : SONNET BOITEUX

                                            A Ernest Delahaye

Ah ! vraiment c'est triste, ah ! vraiment, ça finit trop mal ;
Il n'est pas permis d'être à ce point infortuné.
Ah ! vraiment c'est trop la mort du naïf animal
Qui voit tout son sang couler sous son regard fané.

Londres fume et crie. Ô quelle ville de la Bible !
Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles.
Et les maisons dans leur ratatinement terrible
Epouvantent comme un sénat de petites vieilles.

Tout l'affreux passé saute, piaule, miaule et glapit
Dans le brouillard rose et jaune et sale des sohos
Avec des indeeds et des allrights et des haôs.

Non vraiment c'est trop un martyre sans espérance,
Non vraiment cela finit trop mal, vraiment c'est triste :
Ô le feu du ciel sur cette ville de la Bible !

(Paul Verlaine, in Jadis et Naguère)


C'est vrai qu'il est en vers de 13 syllabes
Ce sonnet est-ce pour cela qu'il est appelé
Sonnet boiteux par son scribe même qu'on en
A dit tant de mal de Verlaine et vrai qu'il
Fut faible dans sa vie et faible aussi dans
Ses vers parfois mais lisez donc ça ceux-là
De vers qu'on dirait une peinture à y errer
Dedans comme on passe dans le brouillard et
Qu'on voit s'allumer de rouges enseignes et
Qu'on voit jaillir de la brume des tronches
Pas possibles lisez moi donc ça qu'est très
Evocateur aussi évocateur qu'une électrique
Rengaine qui jacte de ville de filles et de
Veines et déveines de vin bu en vain et ces
Cris ces Ah du premier et du troisième vers
Qu'on retrouve à la rime dans mal et animal
Puis dans son regard fané à la bête blessée
Ce sonnet qui boite comme un marcheur qui a
Trop marché trop arpenté comme si la clé de
Sa fortune se trouvait dans la ville et qui
S'a perdu dans les bouges et les goules une
Syllabe de trop comme un pas de trop car le
Pas n'est plus si sûr au gars qui infortuné
Se sent très désargenté que son blason en a
Pris un sacré coup sur le museau car il s'a
Cassé la patte le cheval emballé tiens il y
A ce tour qui sonne familier à nos oreilles
Ce c'est trop la mort j'aime bien qu'on les
Retrouve les expressions d'aujourd'hui dans
Les phrases d'hier vrai notre langue hantée
Qu'elle est par des revenants & qu'on croit
Causer moderne alors que c'est le vieux roi
Qui parle en nous pendant ce temps là qu'je
Digresse le narrateur verlainien se promène
Dans l'enfer londonien qui fume et crie que
Même que c'est tout ratatiné ridé fripé les
Quartiers que les façades la tronche mégère
Qu'elles font les façades le sénat atroce &
Le jugement dernier de l'affreuse mirette &
De la vipère entre les dents que ça me fait
Penser à du Lovecraft cités perdues dans le
Temps que c'est un paradoxe tout à fait des
Jours d'aujourd'hui encore que la ville une
Actualité sans cesse recommencée la ville à
Y trouver toujours du tout neuf nouveau que
Pourtant on y retrouve surtout du passé des
Revenances de brouillard rose jaune sale et
Des cris dedans des voix qu'on ne sait quoi
Qu'elles disent les voix que ça vous ramène
A du vu expressionniste peint cauchemar des
Peinturlurés de Berlin et autres gueules de
L'atroce féerie à Céline que la ville alors
La ville c'est plus la ville mais le songe.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 juin 2012