FOU RIRE ET MASQUE BLANC
Notes sur le poème La viole de Gamba (Aloysius Bertrand, Gaspard de la Nuit, Livre I, "L'Ecole flamande", pièce VII, Livre de Poche n°16103, édition établie et annotée par Jean-Luc Steinmetz).

1.
Le titre du poème est "La viole de Gamba" : Instrument à cordes qui nécessitait l'appui des genoux pour que l'on en jouât. Habituellement appelé "viole de gambe" (viole de jambe), l'instrument était tenu verticalement et l'archet en frottait les cordes, glissant toutes sortes de mélodies, des plus mélancoliques aux plus joyeuses . Italianisant ici comme titre "viole de Gamba", avec une majuscule comme si Gamba était lui-même un personnage de la Comédia dell' Arte. Clin d'oeil, référence au baroque, à la légéreté des musiques destinées à illustrer la farce.

2.
"Il reconnut, à n'en pouvoir douter, la figure blême de son ami intime Jean-Gaspard Debureau, le grand paillasse des Funambules, qui le regardait avec une expression indéfinissable de malice et de bonhomie."
                           THEOPHILE GAUTIER, Onuphrius.

Au clair de la lune,
Mon ami Pierrot,
Prête-moi ta plume
Pour écrire un mot.
Ma chandelle est morte,
Je n'ai plus de feu ;
Ouvre-moi ta porte
Pour l'amour de Dieu.
         
Chanson populaire."

3.
En exergue, Aloysius Bertrand place deux citations.

 a) première citation : Théophile Gautier. Théâtre de la malice et de la bonhomie. Le contraire de la tragédie classique. Pas de héros cornélien, mais le "grand paillasse des Funambules", expression lunaire. Jean-Luc Steinmetz, dans ses notes, précise que Debureau était "l'illustre Pierrot du Théâtre des Funambules". Le Pierrot est donc masqué par le "paillasse". "Figure blême", on ne peut douter de son identité (cf "à n'en pouvoir douter") et se reconnaît aussi aisément que l'on reconnaît "Au clair de la lune".

 b) seconde citation : "chanson populaire". Poésie simple, efficace, connue de tous, destinée à faire sourire. Référence au génie des peuples qu'exprime le génie de la langue. Prédit l'entrée en scène des personnage de la farce.

4.
"Le maître de chapelle eut à peine interrogé de l'archet la viole bourdonnante, qu'elle lui répondit par un gargouillement burlesque de lazzis et de roulades, comme si elle eût eu au ventre une indigestion de Comédie-Italienne."
(Aloysius Bertrand, La viole de Gamba).

5.
Champ lexical de la musique baroque, et même drolatique. On a l'impression qu'on y joue farcesque. Qui interroge de l'archet peut récolter le répons d'un gargouillement burlesque. C'est que la viole de Gamba est toute bourdonnante, hantée, couacquée quasi, ou peut-être l'esprit de l'intrumentiste s'est échappé par les oreilles pour aller battre la campagne amoureuse. Ou alors, c'est qu'on est à la "Comédie-Italienne", parmi les lazzis et les roulades et les figures et les masques. De la farce en effet, que la viole en a la diarrhée ("une indigestion"). Peut-être en a-t-elle mal au ventre à force de rire ?

6.
" C'était d'abord la duègne Barbara qui grondait cet imbécile de Pierrot d'avoir, le maladroit, laissé tomber la boîte à Perruque de monsieur Cassandre, et répandu toute la poudre sur le plancher."
(Aloysius Bertrand, La viole de Gamba)

7.
Qui laisse tomber la boîte à perruque, et ainsi répand toute la poudre, a des cheveux à se faire. Comique des noms : "la duègne Barbara", -rien que le mot "duègne", déja ça grince ; "monsieur Cassandre" : le contraire de la Cassandre grecque. "Monsieur Cassandre" est dans la Comédie italienne un "vieillard crédule et niais" [Jean-Luc Steinmetz]. Il ne peut donc voir ce qui va lui arriver.

8.
"Et monsieur Cassandre de ramasser piteusement sa perruque, et Arlequin, de détacher au viédase un coup de pied dans le derrière, et Colombine d'essuyer une larme de fou rire, et Pierrot d'élargir jusqu'aux oreilles une grimace enfarinée."
(Aloysius Bertrand, La viole de Gamba)

9.
Cela s'enchaîne comme à parade (cf le rôle de la conjonction "et"). L'engueulade est vengée. Elle attire le coup de pied au cul. Monsieur Cassandre est trop "piteux", trop minable à perruque, trop vieux beau. Il peut d'autant moins prévoir ce qui lui arrive que le coup vient par surprise. Qui botte le derrière de face d'âne fait rire Colombine et Pierrot. C'est le terme viédase ("terme injurieux qui, dans son origine, devait signifier visage d'âne" [Jean-Luc Steinmetz]) qui déclenche le coup et le "fou rire". Et puis, ce "monsieur" qui accompagne partout le nom de Cassandre : moquerie du bourgeois, de l'étriqué, de celui qui ne comprend pas le réel, et combien il est féroce, et combien il est drôle, ce réel-là qui se joue sur la scène, fou rire et masque blanc.

10.
"Mais bientôt, au clair de la lune, Arlequin dont la chandelle était morte, suppliait son ami Pierrot de tirer les verrous pour la lui rallumer, si bien que le traître enlevait la jeune fille avec la cassette du vieux."
(Aloysius Bertrand, La viole de Gamba)

11.
Farce féroce : comédie du sexe et de l'argent. On a beau être dans la poésie du "clair de la lune" et l'air d'une chanson, c'est la traîtrise qui emporte le morceau. Le rire n'est pas innocent. Il rappelle que l'autre est envieux, prêt à vous voler, jaloux des trésors. Au contraire du lyrisme qui se fiche le doigt dans l'oeil, la drôle parade fait grincer la représentation, lui fait jouer force traits vifs, afin de ne pas oublier que les autres sont essentiellement malins.

12.
"- Au diable Job Hans le luthier qui m'a vendu cette corde !" s'écria le maître de chapelle, recouchant la poudreuse viole dans son poudreux étui." - La corde s'était cassée."
(Aloysius Bertrand, La viole de Gamba)

13.
Retour au réel. Et confirmation : on ne peut se fier à rien, et à force de farcer, la corde finit par "casser". On a trop tiré dessus, interrogé, joué. A poudreuse viole, poudreux étui. Le maître de chapelle s'est fait rouler dans la farine et monsieur Cassandre s'est fait voler comme dans un théâtre. La poudre de la perruque est tombée sur la viole de Gamba ; la corde a fait ce qu'elle a voulu : on a beau être appelé "maître", on ne peut le maîtriser totalement, le réel ; on ne peut qu'improviser dessus comme masques sur un canevas.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 juin 2012