NOUS SAVONS SI PEU CE QUE NOUS PENSONS
(10 brefs de combat).

1.
Nous savons si peu ce que nous pensons du monde que nous demandons à une foule de sociologues, politiques, philosophes, experts de toutes sortes, de nous éclairer sur nos propres pensées.

2.
Nous ne savons du réel que ce que notre langue est capable d'en dire. Ainsi ce que nous ne pouvons dire n'existe pas pour nous. L'indicible, c'est une infinité d'autres univers invisibles et inaccessibles.

3.
Nous ne savons pas ce que nous disons. Nous jouons une pièce dans une langue étrangère.

4.
Ce n'est que par malentendu que nous nous déchirons, ou que nous nous aimons. Le plus étrange est que nous arrivons à souffrir de sentiments qui sont entièrement définis par la langue. C'est l'outil qui fait l'artisan ; l'oeuvre d'art qui fait le peintre ; le livre qui fait l'écrivain ; la qualité qui fait l'être.

5.
L'étymologie parle pour nous. L'histoire de la langue rejoue sans cesse les mêmes scènes, nous renvoie aux mêmes schémas. Nous sommes prisonniers de notre langue, et beaucoup d'entre nous regardent de travers ceux qui usent un peu trop librement du réglement intérieur et semblent se jouer des règles. C'est pourtant nous qui fixons ce réglement intérieur, nous qui prenons la parole.

6.
L'avantage des temps très anciens et dont nous savons peu de choses, c'est qu'on peut leur faire dire n'importe quoi. Les Anciens, c'est bien connu, étaient détenteurs de savoirs inouïs. Pour ce qui est du monde antique, c'est encore plus rigolo : du peu de temps qu'a vécu Platon, nous tirons des idées péremptoires sur les moeurs et l'intelligence des Grecs qui pour l'immense majorité d'entre eux n'eurent littéralement pas le temps d'avoir entendu parler de philosophie, qu'elle fût ou non platonicienne. C'est aussi stupide que de juger du monde féodal à l'aune des romans de Chrétien de Troyes, ou de notre époque à ce qu'en disent Deleuze et Sartre (qui ne furent jamais que des intellectuels comme Dupont n'est jamais que commerçant, Durand juge d'instruction, et Duval professeur de ce que vous voulez).

7.
L'idée selon laquelle la langue invente le monde n'est certes pas nouvelle. Inventer le loup-garou, c'est inventer une créature qui certes n'existe pas, mais qui cependant a un pouvoir de fascination tel que les gens raffolent des histoires de loup-garou, de revenants, de dames blanches, de vampires. L'invention du cinéma a permis d'inonder le monde, d'envahir le réel, d'une infinité de "seigneurs et nouvelles créatures" (expression célèbre de Jim Morrison) dont les figures fascinent les spectateurs au point, sans doute, d'enclencher un processus de sidération.

8.
La langue multiplie des représentations qui tendent à se substituer au réel. C'est ainsi que la représentation finit par nier l'objet même de la représentation. La politique consiste justement à proposer du vraisemblable, et à faire croire que ce vraisemblable peut tenir lieu de réel. C'est une farce. Les électeurs en sont les dindons, et les contribuables contribuent à pérenniser cette farce qui sert les intérêts de quelques uns aux dépens d'une majorité de plus en plus large d'individus.

9.
La langue s'appuie sur le réel pour lui donner un sens que le réel ne peut avoir. C'est ainsi que naît toute science. Par abus de langage. C'est aussi la langue qui féminise ou virilise. Mais il suffit de voir une femme en colère pour comprendre que la virilité n'est pas l'apanage des mecs, lesquels peuvent pleurer aussi, et mélancoliser comme les personnages des niaiseries romantiques.

10.
Entendu sur France Inter le propos, par ailleurs tout à fait juste, selon lequel le jour où l'égalité des hommes et des femmes ne constituera plus un problème pour personne, Virginie Despentes ne sera plus considérée comme une "punk". Le terme "punk" tend à devenir dans le domaine de la création artistique l'équivalent de ce que le terme "dissident" est dans le domaine politique. Les trois chanteuses russes du groupe punk "Pussy Riot", qui viennent d'être condamnées à deux ans de camp, sont sans aucun doute des dissidentes que l'administration poutinienne cherche à neutraliser. Elles doivent donc être soutenues parce qu'elles s'opposent à la puissance d'une administration si peu sûre de sa légitimité qu'elle va jusqu'à craindre les paroles d'une chanson jouée à la barbe des popes.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 août 2012