REVENANCES

1.
"plonger le nez dans ses paperasses" (Yves Viollier, "Délivre-moi!" pocket n°14886, p.130).
Ce qu'on fait dans les paperasses, c'est y plonger son nez. Après, on finit par le repêcher son nez. Quand il y a trop de paperasses, on utilise une épuisette à pifs. Cela vaut pour les nez creux comme pour les nez longs. Par contre, si c'est fourré qu'on l'a son nez, faut utiliser alors un défourre-pif, aussi appelé "tire-naseaux", "attrapre-groin", "chope-le-mufle".

2.
"- Eh oui, soupire Leloup, un jour tu es vivant, le lendemain tu es mort." (Yves Viollier, op. cit. p.107)
Amusant, ce présent qui simultanéise le vivant et le mort. En bricolant un peu, on obtient l'alexandrin : "Un jour tu es vivant, et demain tu es mort."

3.
Traditionnellement, on imagine les chats des écrivains traverser leurs manuscrits, en y laissant parfois des traces de pattes, cependant que le scribe s'écriait en levant les bras : "Nom de Zeus ! Saleté, va!". Avec l'ordinateur, c'est plus problématique, le chat en traversant le clavier, risque de vous l'effacer, le chef d'oeuvre. Remarquez qu'il y a bien longtemps, s'il renversait l'encrier, le greffier...

4.
"Elle recule comme devant un revenant." (Yves Viollier, op. cit., p.81).
Les revenants ont pour but de prendre la place des vivants. Ils les font reculer. L'irrationnel fait reculer la raison. Généralement, on fait appel au paradoxe pour permettre à la raison de tenir son rang : de deux propositions contraires, l'une au moins n'est pas fausse. Et voilà le chat dans la boîte.

5.
La Russie fut le fantôme de l'URSS. Le démantélement du Bloc Soviétique, et la fin du communisme, ont permis à ce fantôme de revenir et avec lui, un certain nombre de ses manifestations parmi les plus extrémistes. Ceci dit, l'Histoire ne se répéte pas. La Russie d'avant 1917 est aussi le fantôme de la Russie d'aujourd'hui. Ainsi, l'Histoire-t-elle est une suite fantomatique de manifestations qui ne peuvent se comprendre que par l'analyse scrupuleuse des spectres.

6.
"Elle s'est arraché les yeux à essayer de la voir" (Yves Viollier, op. cit. p.163).
En français, quand on scrute le réel à la recherche d'une figure, quand on scrute, scrute, scrute, qu'on les écarquille fort les carreaux, on dit alors qu'on s'arrache les yeux. C'est que le réel nous oblige parfois à nous tourmenter la carcasse: on se saigne aux quatre veines, on s'éreinte, on trébuche, on s'époumonne, on se casse les dents sur jusqu'à en avoir plein le dos. C'est qu'il est cassant, le réel, tout plein d'angles qu'on a bien du mal à arrondir, que c'est un turbin pas évident, ça, d'arrondir les angles, qu'il y faut bien du talent et que de toute façon, il y en a toujours un d'angle pour vous trouer la perspective jusqu'à l'os.

7.
Certains, à force de se sentir seuls, ils finissent par tutoyer Dieu.

8.
Toute description est porteuse de critique en ce qu'elle fait du réel une cause de la description. Le sociologue qui précise les dysfonctionnements d'une société le fait au nom d'une transcendance (la société idéale). Aussi, si ses analyses sont souvent remarquablement fines, se trompe-t-il souvent dans ses conclusions, ou, plus exactement, il ne voit pas toujours en quoi ces dysfonctionnements tendent à devenir structurels. Plus étonnant encore, il arrive qu'au nom de cette transcendance (la société idéale), il en vienne à accréditer des dysfonctionnements en en soulignant l'éventuel aspect positif, lequel est parfois tragiquement conjoncturel, cependant qu'ainsi légitimé, le dysfonctionnement poursuit sa carrière et devient un rouage essentiel du système. Avec quelque cynisme, on pourra alors arguer que l'Histoire n'est jamais qu'une suite de dysfonctionnements compensée par les nécessaires ajustements de la raison politique.

9.
Je me souviens des années 70 (c'était dans l'autre siècle) : les gaillards des lycées professionnels picolaient dans les cafés en promenant des donzelles dont la charmante étrangeté, pour la plupart, ne passerait pas le cap de leurs dix-huit ans.

10.
La logique se moque de l'apparence ordinaire de la logique que nous utilisons commodément chaque jour. Et c'est la raison qui permet d'accéder au paradoxe, témoignant ainsi que, derrière la logique ordinaire se cache une autre logique, bien plus surprenante et que nous utilisons fort peu, sans doute pour ne pas choquer inutilement nos contemporains. Celui de la liberté illustre ainsi cette phrase fameuse qui dit que : "De deux propositions contraires, l'une au moins n'est pas fausse." : "Nous ne faisons pas ce que nous voulons" mais ce que nous faisons, nous le voulons. Autrement dit : chacun de nos actes contrarie toujours notre propre vouloir. Le "je n'ai pas voulu cela" décrit ainsi notre impuissance à maîtriser chacune des conséquences de nos actes, mais il n'en reste pas moins que ce que nous avons fait, nous l'avons, consciemment ou pas, voulu.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 novembre 2012