ET A MAUBEUGE AUSSI

"Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer

Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent

Il n'y a pas d'amour heureux"

(Louis Aragon, Il n'y a pas d'amour heureux)

Je t'aime.

Beaucoup utilisent ce verbe sans s'interroger sur son sens.

Examinons l'affaire :

"Je" : pronom qui définit le locuteur.

Si je dis « Je », je parle de moi, je ne parle pas d'un autre... Quoique si je commence par le pronom "tu", on pourrait avoir un "tu j'aime(s)" incongru à l'oral, mais possible à l'écrit, surtout chez un poète chevelu du genre Patrice Houzeau.

Dans cette phrase pleine de sens, et même lourde de sens -surtout si on l'a quelque peu sensible, le mou dans l'intercostal (je pique ce mou là au grand Marcel Aymé) - le «Je» est essentiel.

Il s'orne même d'une majuscule. Celui qui l'utilise est l'objet premier de sa propre phrase. D'ailleurs, mon chien ne dit pas "je", mais fait bêtement "ouah", au lieu que moi, je fais wah quand je croise une jolie fille, et comme je suis discret, je me le dis dans le dedans de moi-même. En outre, je ne remue pas la queue. Pour le reste, je dis "je" - même le dimanche, qui est pourtant le Jour du Seigneur - et j'aime bien l'album blanc des Beatles.

Si j'aime l'autre, comme le laisse présupposer cette phrase, il faudrait que je mette un autre pronom en exergue. Notons que notre distingué collègue, en soulignant le présupposé d'un amour qui motive la condition "si j'aime l'autre" jette là-dedans quelque éclat de doute qui nous fait songer que l'amour, comme dieu, la clé des champs, le dragon du temps, les tapis volants, sont avant d'exister, et même sont sans exister du tout. C'est la grande leçon de la phrase justement célèbre : "Il n'y a pas d'amour ; il n'y a que des preuves d'amour". 

Par le « Je », c'est moi que j'aime !!!

« Je T' ». Là, c'est qu'on a été interrompu par un fâcheux quelconque, ou une fâcheuse, qui nous demande si on aurait pas des fois une choucroutière à lui prêter, ou une parmentière à hachis.

Le Je est une exérèse qui ampute l'action de donner son amour. C'est le cancer. Certes, mais il faut bien un "je" pour qu'il y ait un "tu". Ou alors, je crains le pire grand tout asexué, la grande communauté des âmes, la gidouille métaphysique, la moulinette à métempsychoses, qui tendrait à nous faire oublier que si nous aimons quelque "tu", c'est bien parce qu'elle a des poils comme nous, bien que beaucoup plus fins et séparables de la tendreté de la peau par la pratique régulière de l'épilation. Il y a aussi qu'elle tient à nous faire part et de ses contentements et de ses mécontentements à notre égard, ce qui passe le temps, pousse au renouvellement de la vaisselle, fait une histoire, dite "histoire d'amour", ou plus sobrement "vie privée", et qui nous console de ne pas être plus que ce que nous ne sommes même pas.

A ce titre, il faut s'interroger sur le fait que l'on donne De l'amour ou Son amour, ce qui sont d'ailleurs deux choses différentes, mais je reviendrai sur ce point plus tard.

« T », vingtième lettre de l’alphabet.

Dans ma phrase première c'est une abréviation du pronom  "Tu". On dit alors que le pronom est élidé.

Ce pronom est lui même le second dans la classification pronominale. Lorsque l'on aime l'autre, ne faudrait-il pas mettre le pronom « Tu » en premier et non pas en second ? J'ai traité ce point plus haut, je n'y reviens pas.
Je note cependant que "commencer par « Je », c'est se regarder le nombril.
Et aussi que si « Je est un autre... », tu es moi (à condition que tu sois un autre, car tu es aussi l'autre de l'autre, ce qui fait que je suis l'autre pour l'autre, qui lui-même est l'autre pour cet autre qui m'est tellement autre que,  je le croiserais, je ne le reconnaîtrais pas, et cependant nous mangeons trois fois par jour).

Arthur tue moi !!! (Cette phrase ne fait pas partie du récit du Capitaine Hastings).

« Aime », verbe aimer.

Je viens de taper une phrase sans sujet. Le verbe est l'action, « au commencement était le logos, le verbe... ». La phrase sans verbe, c'est le cœur de la déclaration,  de la déclamation, de la communication officielle. Si Dieu existe, c'est un verbe (et même, à mon avis, un syntagme verbal que j'exprime ainsi car telle est ma volonté : "se mettre le doigt dans l'oeil"). 

Quoi qu'il en sera, il y aura un prix à payer. Et vu que nous sommes en période d'inflation déguisée, qui passe par une baisse masquée des salaires, et tout cela avec le sourire du Président normal et de son normal Premier Ministre, ça risque d'être salé du côté de la douloureuse fiscale.

Fort ou faible à la fois, comme dit le chat de Schrödinger à  sa boîte.

Égalitaire ou totalitaire à la fois, comme ne dit pas le chat de Schrödinger à sa boîte, où depuis le temps qu'il y est, à mon avis, ça doit renarder sec là-dedans.

Mélange des conjonctions pour entrer en coordination avec l'être, avec l'autre.

Je raye la mention je t'aime.

Et je la remplace par : « Tu es aimé amour ».

« Tu » =) pronom personnel forme 2, qui initie la phrase, en commande le régime, et attire l'attention de tout le monde par l'hypercorrection de sa formulation (même dans les lycées classiques, un professeur qui exprimerait ainsi sa pensée se verrait  immédiatement canonisé par des forces aussi académiques que surnaturelles).

« es » =) verbe être conjugué au présent qui est le temps de l'actualisation. Dieu, s'il existe, c'est dans un présent, qui n'en finit pas d'être présent, qu'il se met le doigt dans l'oeil.

Sans être pas de vie. Et sans fenêtre pas de vice, comme dit le voyeur à son occuliste.

« aimée » =) second verbe, deuxième action de ma phrase qui s'accorde avec le pronom Tu. L'union totale d'une combinaison d'êtres que l'on ne peut déchiffrer qu'en possédant les deux clés. Je ne sais pas pourquoi, ça me fait penser à la grammaire allemande, cette affaire. Je note que s'il y a action, elle est ici exprimée par la voix passive, ce qui est flatteur et qui signifie exactement : "où que tu sois, quoi que tu fasses, mon amour, tu es aimée." Cependant que si je dis "je t'aime", je prédis :
- un complément : je t'aime quand tu viens sous la pluie ruisselante épanouie superbelle qu'on dirait une actrice de la télé ; je t'aime quand tu fais de la tarte aux pommes ; je t'aime quand tu chantes sous la douche, je t'aime quand je suis avec toi (mais je t'en prie, mon amour, arrête de tousser quand je fume, c'est agaçant à la fin). Je prédis aussi que :
- si tu ne m'aimes pas, je serai malheureux comme une choucroute délaissée dans une brasserie alsacienne par une cliente chipoteuse et pourtant si belle.
Tandis que, lorsqu'avec cette élégance qui m'est aussi naturelle qu'un cheveu sur la langue, je dis : "tu es aimée, amour", je signifie que je n'attends rien, et n'attendant rien, c'est donc le coeur serein et la conscience légère que je peux aller me faire cuire un oeuf.

« amour » =) Répétition du verbe aimer, qui se mute en un nom masculin pour conclure mon propos, lier sans virgule aimé » à « amour », c'est comme faire un enfant. Et en plus, on ne risque pas de fausse couche.

Créer un nouvel être de deux corps, de deux entités. Comme dans Alien.

Et en franglais, la phrase est encore plus pure.

You're love amour.

Que j'aime le mélange des langues. Du reste, je suis persuadé que "You're love amour", bien bidouillé techno-pingouin et balancé avec pin-up, bimbos blondes, pouet-pouet girls à gros lolos et mini-short, ça devrait faire un tube à Ibiza, et à Maubeuge aussi.

Dulaurens Jihache - Patrice Houzeau
Décembre 2012