LE SAINT FAIT LE DIABLE
Fantaisie autour de la nouvelle "L'Elixir de longue vie", d'Honoré de Balzac. Les citations sont entre guillemets et/ou en italiques.

"- Que se passe-t-il donc là-haut ? s'écria le sous-prieur en voyant la châsse remuer.
- Le saint fait le diable, répondit l'abbé."
(Balzac, L'Elixir de longue vie)

1.
C'était le genre de type, dès qu'il tombait amoureux, il devenait bête comme un jeune homme, et lorsqu'il parlait politique, il devenait aussi insupportable qu'un vieux con. Ce qui n'a rien à voir avec la nouvelle de Balzac, mais qui m'amuse.

2.
"L'une semblait dire : "Ma Beauté sait réchauffer le coeur glacé des vieillards."
"L'une" renvoie à l'être féminin et ici, un être féminin qui "semblait" : c'est que l'être semble être. Autrement dit, l'être de l'être est une vraisemblance. Ce qui ne signifie donc pas que l'être est dans le vrai, mais seulement dans l'apparence du vrai. A midi, j'ai mangé des haricots beurre.

3.
"L'Elixir de longue vie" se passe tout d'abord dans un palais où il y a un "début d'orgie" avec sept courtisanes de Ferrare, car la scène est à Ferrare, et tout le monde (en l'occurence, des amis de don Juan Belvidéro et un prince) demande - non, en fait pas tout le monde, seulement une "innocente jeune fille accoutumée à jouer avec toutes les choses sacrées" - quand est-ce donc qu'il mourra, le père à don Juan, et quand alors il héritera, don Juan Belvidéro. A ça, réponse épouvantable du beau gosse, comme quoi il n'y a qu'un père éternel dans le monde, et le malheur veut qu'il soit le sien. On réprouve et "Dieu se fit reconnaître, il apparut sous les traits d'un vieux domestique en cheveux blancs, à la démarche tremblante, aux sourcils contractés". C'est tout de même une malédiction, ça, que, dès qu'il y a du don Juan quelque part, il faut qu'il se pointe, Dieu, comme s'il n'avait pas autre chose à faire. Il vient, le Père, annoncer la mort imminente du Père, je veux dire, la mort du Père Belvidéro, Bartholoméo Belvidéro qui, richissime, avait coutume de dire : "Je préfère une dent à un rubis, et le pouvoir au savoir". C'est qu'il était nonagénaire, le daron, et donc, à cet âge-là, on regrette ses dents, c'est sûr.

4.
"Le froid sifflait à travers les fenêtres mal fermées ; et la neige, en fouettant sur les vitraux, produisait un bruit sourd." Voilà exactement le genre de phrase que j'apprécie. Pleine d'atmosphère elle est, d'ambiance de vieille maison assiégée par la neige, à n'en plus pouvoir bouger pendant des semaines, façon Château en Suède, ou 8 Femmes, qu'on s'attend aux apparitions d'un spectre familial, ou à un meurtre bien sophistiqué, alambiqué, bizarre curieux étrange façon Agatha Christie. Y a d'la fricative là-dedans, du f sifflant froid aux fenêtres mal fermées, de la fouettante neige, du souffle glacé, du soir qui finit pour tomber dans la nuit, où l'on s'endort, un Théâtre de Shakespeare à côté de l'oreiller.

5.
"Cette voix intelligente fit frémir Don Juan, il crut avoir été compris par le chien." Le chien, c'est un "vieux barbet aboya". Dom Juan Belvidéro vient de mentir à son père moribond et s'en est flatté mentalement ! Quel cynisme ! Mais il y a tout de même un témoin : le télépathe toutou.

6.
"- Dieu, c'est moi, reprit le vieillard en grommelant."
Que Dieu puisse grommeler m'épate. Qu'un vieillard, sur son lit de mort, puisse dire à son fils : "Dieu, c'est moi", voilà qui m'amuse. C'est que le bonhomme a "employé vingt ans à..." qu'il a planqué dans un tiroir à "ressort caché par le griffon ."

7.
"Le chien béant contemplait alternativement son maître mort et l'élixir ; de même que don Juan regardait tour à tour son père et la fiole." Le toutou n'est pas seulement télépathe, il est aussi "béant" et "contemplatif". Oh don Juan, prends garde, c'est le trou dans l'être qui te regarde, le trou dans l'être, autant dire le néant. Et s'il te regarde, c'est que son maître, Bartholoméo Belvidéro, est mort et que, toi, le fils, tu tiens l'élixir qui pourrait ressusciter cet homme. Que vas-tu faire, don Juan ?

8.
"- Avez-vous remarqué le chien noir ? demanda la Brambilla."
Les sept courtisanes, le Prince, et les amis de Don Juan sont venus à l'aube, alors que don Juan Belvidéro est depuis plusieurs heures dans la contemplation des mystères que ça prendrait des plombes à vous en donner les détails, qu'en plus, moi, franchement, je me demande à quoi il pouvait bien penser, avec ce cadavre, cette fiole dans la main qu'il "replaça dans le tiroir de la petite table gothique", et le temps qui passe ("Un coq de bois peint surgit au-dessus d'une horloge et chanta trois fois.") et ce chien noir qui le contemplait, "avez-vous remarqué ce chien noir ?

9.
Toujours est-il que don Juan se retrouve seul ; du coup, il "trembla en débouchant la magique fiole de cristal." Pour quoi faire, pour "imbiber un oeil" ce qui fit que l'oeil s'ouvrit.
Et non seulement l'oeil s'ouvrit, mais l'oeil revit, et comme la vue, c'est la vie, l'oeil revécut. C'est donc que la liqueur dans la fiole en cristal de roche (quelle mystérieuse anguille !) était assez efficace pour faire revivre un oeil (don Juan aurait pu penser que qui imbibe un oeil, imbibe un boeil, mais il ne le pensa pas, ou en tout cas, Balzac ne le dit pas). Comme y en avait pas beaucoup de liqueur magique ("- Il y en a bien peu, répliqua le jeune homme"), il décida d'écraser l'oeil. Ce que j'écris, Balzac l'écrivit, ce qui fit que "le pauvre barbet expirait en hurlant". Le rapport entre l'oeil du maître et la mort du chien me semble des plus passionnants et mériterait une séance dans un séminaire de Lettres Modernes d'au moins 92 minutes et 40 secondes, mais vous comprendrez que je ne puis ici et me contenterai donc de signaler que nous sommes ici en présence d'un mécanisme magique intéressant que je résume ainsi : qui écrase un oeil tue un chien.

10.
Après, "monument de marbre blanc" pour le mort mort enfin, inventaire des "immenses richesses amassées par le vieil orientaliste" (tien, tiens, l'Orient, ses fakirs, ses mages, son thé à la menthe, ses éléphants, Tintin au Tibet, Les Cigares du Pharaon, Le Lotus Bleu et tout ci-tout ça), puis Balzac fait le philosophe, je cite :
"Il [Don Juan] analysa les hommes et les choses pour en finir d'une seule fois avec le Passé, représenté par l'Histoire ; avec le Présent, configuré par la Loi ; avec l'Avenir, dévoilé par les Religions. Il prit l'âme et la matière, les jeta dans un creuset, n'y trouva rien, et dès lors il devint DON JUAN !"
Ce qui lui prit cinq ou six lignes, et nous fait considérer que l'humain est donc un mélange d'histoires, de lois et de croyances et que n'est pas alchimiste qui veut. Et pourtant, s'il n'y a pas transmutation de la matière, il y a accomplissement du destin de don Juan, tel qu'en lui-même enfin, "n'aimant que la femme dans les femmes", ce qui dans nos oreilles sonne drôlement essentialiste car nous savons qu'il n'y a pas la femme dans toutes les femmes, lesquelles sont toute aussi dissemblables, et différentes, et viriles, et féminines, et bien coiffées, et mal coiffées, et gentilles, et méchantes, et douces, et cruelles, et sympathiques, et dédaigneuses, et nunuches, et totoches, et prout-prout, et nounouilles, et dures à cuire, battantes et combattantes autant que des hommes, lesquels pissent debout cependant que les femmes pissent assises. C'est là qu'il perdit toute foi et respect pour la Religion : "Quelle froide plaisanterie ! se dit-il. Elle ne vient pas d'un dieu." Bref, l'univers se résuma bientôt à son bon plaisir ("pour don Juan, l'univers était lui !" écrit Balzac). C'est que : "Plus il vit, plus il douta." Autrement dit, don Juan révoque toute évidence. Notons que c'est par l'oeil que lui vint le doute, et qu'on pourrait voir dans cet oeil doutant une résurgence de l'oeil ouvert dans le visage de son père mort.

11.
Page suivante, don Juan et le pape s'entendent comme larrons en foire. Il y a aussi ce trait vif à propos du "divin Rabelais" qui eut l'heur, écrit l'auteur, "de presser l'univers dans une ironie." Presser l'univers, comme on presse un citron pour en extraire un jus amer, acide avec lequel on peut composer une lettre invisible.

12.
Puis il rencontra dona Elvire, qu'il épousa, engrossa. La dona enfanta et don Juan commença à vieillir, vieillir, vieillir jusqu'à décrépir et à s'endormir le soir sur un peut-être. Serait-ce qu'il se mettrait, sur ses vieux jours, à bigoter, le terrible ? Toujours est-il qu'un soir, "l'apoplexie lui pressa le cou de ses mains crochues et glaciales." Il fut alité, à son chevet dona Elvire, et leur fils Philippe "aussi consciencieusement religieux que son père était impie". Bref, il était en train de crever. Ce qui fit qu'il demanda à son fils d'avoir la bonté, une fois que "j'aurai fermé les yeux" de prendre son corps, de l'étendre sur une table, de le dépouiller de ses vêtements, et de l'humecter de cette "eau sainte jaillie
autrefois des rochers" qui est dans cette fiole que le pape Jules II lui donna autrefois.

13.
Ce qui fut écrit fut fait. Il y eut un cri. On accourut. On vit la tête de don Juan ressuscitée, et belle comme tout, jeune, fraîche, "yeux brillants", "bouche vermeille", - une ogresse en aurait fait son quatre heures -. On cria au miracle. Mais la fiole s'était brisée, car Philippe l'avait fait tomber (ah le maladroit!). C'est qu'il fut surpris. C'est lui qui eut ce cri à la vue de la tête revenue à la vie, tandis que cette tête, elle devait faire la gueule, cette tête, rapport à ce que si elle était revenue à elle-même d'il y a très longtemps, le reste du corps, lui, restait aussi raide et décharné qu'un bonhomme en fil de fer ou poisson séché pas bien gros (attention au mot "poisson", il en dit long, je vous le dis).
Bref, on décida d'enterrer saintement le saint, lequel au moment d'être cathédralisé, quasi canonisé, dans l'apothéose et le Te Deum, se révolta, passa sa tête par dessus la châsse, blasphéma puis se laissa tomber, tête sur la tête chauve de l'officiant qu'elle dévora. Comme quoi, des fois, le mort ne se contente pas de saisir le vif, il le bouffe aussi.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 janvier 2013