CELA M'EST NECESSAIRE
De quelques bribes de La nuit remue, de Henri Michaux.

"Quant aux livres, ils me harassent par-dessus tout. Je ne laisse pas un mot dans son sens ni même dans sa forme.
  Je l'attrape et, après quelques efforts, je le déracine et le détourne définitivement du troupeau de l'auteur.
  Dans un chapitre vous avez tout de suite des milliers de phrases et il faut que je les sabote toutes. Cela m'est nécessaire."
(Henri Michaux, Une vie de chien).

1.
" des créations mentales" : Les créations mentales doivent être étroitement surveillées en raison de leur forte propension à aller tenter le réel et, disons-le tout net, à vous mettre dans l'embarras car, n'est-ce pas, quel scandale !

2.
"Sa beauté déjà disparaissant" : il faut être d'une grande jalousie pour ne pas regretter le déjà déclin de sa beauté, ou d'un grand orgueil.

3.
"Le loup a peur du violon." : il est vrai que la musique de chambre surtout a de quoi en effrayer plus d'un, surtout si vous avez du goût pour les grands extérieurs où nul orchestre ne s'aventure.

4.
"car c'est le plus souvent une tête" : Oui, le plus souvent, mais quelquefois, c'est juste un bec qui tombe du ciel et vous cloue. Ou alors un oeil qui tombe du ciel et vous damne. Ou alors une pluie de dents qui tombe du ciel et vous dévore vivant, puis de moins en moins vivant, et de moins en moins entier, jusqu'au définitif moins de vous.

5.
"une mer sans eau" : Cette formule tirée du poème Vers la sérénité exprime assez cette sensation de houle, de rythme décalé que l'on ressent parfois, au creux de l'après-midi, quand on pense que la terre est encore loin.

6.
"Tout en moi prend son poste de combat" : Autre formule intéressante, tirée du poème Colère, qui fait du corps littéralement un "corps d'armée", une militance.

7.
On ne peut pas siffler son oeil comme on siffle son chien. Rien à faire, dès qu'il est ouvert, il chasse ce qui dans le réel ne cadre pas tout à fait, ne peut pas rester ignoré, doit être absolument présenté à la conscience, afin de subir un examen rapide, un coup d'oeil, et dans certains cas, une garde à vue.

8.
La musique dans les rêves n'est pas neutre. Elle prend parti. Elle est d'une ironie mordante. Il y a la chanson des disparus. Il y a le piano des inquiétudes. Il y a la chanson qui vous fait rire et dont vous ne comprenez pourtant pas les paroles, mais qui vous plait tant que vous voulez la retrouver, que vous courez dans les rues, dans les maisons, dans les journées lointaines, dans les heures ouvertes comme des fruits et d'où sortent des sons, toutes sortes de sons, des drôles de sons vraiment.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 février 2013