VERS UN DOUBLE SACRIFICE
Notes sur la scène 4 de l'acte IV de la tragédie Iphigénie, de Racine.

1.
Résumé : Agamemnon est face à Clytemnestre qui, tout d'abord, laisse parler sa fille. Dans une longue tirade (du vers 1175 au vers 1220, soit 46 vers), Iphigénie commence par évoquer son consentement au sacrifice (vers 1175-1184), puis demande à son père de considérer et l'honneur de son rang et sa jeunesse (vers 1185-1192) ; elle lui rappelle aussi combien elle lui est, jusqu'au sacrifice de sa propre vie, attachée (vers 1193-1210) mais elle lui demande aussi de considérer à quel point sont puissants les sentiments de sa mère et ceux de son amant (vers 1211-1220).
Réponse relativement courte d'Agamemnon (du vers 1221 au vers 1248, soit 28 vers). Le roi des rois rappelle d'abord le caractère énigmatique et cruel de l'ordre des dieux (vers 1221-1224). Il affirme avoir résisté à la cruauté de l'oracle et même avoir tenté en vain de révoquer l'ordre où on le fit souscrire (vers 1225-1240). Puisque toute résistance serait inutile, il demande donc à Iphigénie de se sacrifier (1241-1248).
Clytemnestre prend ensuite la parole (du vers 1249 au vers 1316, soit 68 vers) pour exprimer tout son dégoût face à un "barbare" (vers 1249-1256), un hypocrite et un lâche (vers 1257-1264). Remettant en cause l'interprétation de l'oracle lui-même, elle propose de substituer à Iphigénie la fille d'Hélène, Hermione (vers 1265-1272) et prend à témoin et Iphigénie et Agamemnon de l'injustice du sort (vers 1273-1276). Dans la seconde partie de sa tirade, Clytemnestre s'en prend à Hélène et à l'importance exagérée qu'elle a prise dans l'esprit des Grecs (vers 1277-1286), puis elle critique la soif de pouvoir d'Agamemnon (vers 1287-1298) et annonce qu'elle ne laissera pas sans combattre sacrifier sa fille, quitte à se sacrifier elle-même (vers 1299-1316).

2.
"Mais tout pleure"
(IV, 4, vers 1173 [Agamemnon])

Face aux larmes de sa fille, aux larmes de sa femme, Agamemnon se rend compte que ses entreprises ne laisseront que le goût du sang et des larmes. Certes, il vaincra l'orgueil de Troie, mais cette victoire, ces larmes et ce sang versé seront au prix du sang de sa fille et du désespoir de la reine. Cela, le saisit-il réellement, ou feint-il de s'en émouvoir, ou même ne voit-il là que le résultat des révélations d'Arcas :

"Que vois-je ? Quel discours ? Ma fille, vous pleurez,
Et baissez devant moi vos yeux mal assurés.
Quel trouble !... Mais tout pleure, et la fille et la mère.
Ah ! malheureux Arcas, tu m'as trahi !"
(IV, 4, vers 1171-1174 [Agamemnon à Iphigénie])

3.
"Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné."
(IV, 4, vers 1184 [Iphigénie à Agamemnon])

Masochisme suicidaire de la fille du roi des rois. Iphigénie consent à être sacrifiée. Elle emploie elle-même l'adjectif "soumis" pour désigner l'état de son esprit, et se présente en "victime obéissante" :

"D'un oeil aussi content, d'un coeur aussi soumis
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis,
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
Et respectant le coup par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné."
(IV, 4, vers 1179-1184 [Iphigénie à Agamemnon])

Les expressions employées sont fortes, et suivent une gradation qui part de l'adjectif "soumis", insiste sur le statut de "victime obéissante" de la locutrice, oppose "le fer de Calchas" à "la tête innocente" (ne jamais oublier quand on lit le texte qu'Iphigénie est une jeune fille) et finit par ce qui, pour nous, modernes, se traduit par l'image mentale d'un jet de sang.

4.
"Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
Et déjà, d'Ilion présageant la conquête,
D'un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m'attendais pas que pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser."
(IV, 4, vers 1199-1204 [Iphigénie à Agamemnon])

Iphigénie me rappelle cette fille d'un général serbe qui, d'abord enthousiaste à l'idée que son père devînt, à la faveur du conflit serbo-croate, un personnage de premier plan, et peut-être même un héros national, finit, quand elle eut compris toutes les horreurs dont son père, jour après jour, se rendait coupable, finit, dit-on, par se donner la mort.

5.
"Je ne m'attendais pas que pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser."
(IV, 4, vers 1203-1204 [Iphigénie à Agamemnon])

L'horreur est par définition inimaginable. Elle dépasse toujours les prévisions. L'histoire de l'humanité est une longue expérimentation de l'horreur, et sa plus folle espérance est que cette expérimentation puisse prendre fin.

6.
"Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi."
(IV, 4, vers 1244 [Agamemnon à Iphigénie])

Agamemnon ou la mauvaise foi personnifiée. Une mauvaise foi meurtrière.

7.
"Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin
Que d'en faire à sa mère un horrible festin."
(IV, 4, vers 1251-1252 [Clytemnestre à Agamemnon])

Allusion à un épisode de l'horrifique histoire des Atrides : Atrée, inquiet de l'influence de son frère Thyeste, sous prétexte de partager le pouvoir, le fait venir à Mycènes et lui fait manger ses propres fils en ragoût. Cette référence est une manière pour Clytemnestre de le traiter de monstre, rapport à ce qu'il en est un rejeton, l'Agamemnon, de cette épouvantable famille des Atrides. L'allitération"f", l'assonance "i", l'écho "mère / faire" souligne l'amertume de Clytemnestre et le rythme ternaire du vers 1252 rythme avec force son propos :

"Que d'en fai- / -re à sa mè- / -re un horri- / - ble festin"

8.
"Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse ?"
(IV, 4, vers 1257 [Clytemnestre à Agamemnon])

L'être se pare successivement des masques du mensonge comme de ceux de la vérité. Qu'un philosophe en fasse tomber un, et il n'est rien alors que le vide de la chambre de Dieu.

9.
"Quel champ couvert de morts me condamne au silence ?"
(IV, 4, vers 1262 [Clytemnestre à Agamemnon])

Un double silence : celui du champ des morts, et celui du silence de Clytemnestre face à ce qu'aurait pu être l'héroïsme de son époux s'il s'était opposé aux dieux, s'il avait affronté le camp de Calchas et d'autres rois grecs.

10.
"Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ?"
(IV, 4, vers 1266 [Clytemnestre à Agamemnon])

Cette interrogation au présent de vérité absolue rappelle que l'énigme est, par définition, insondable : porte ouverte qui donne sur une autre porte ouverte, masque qui ne tombe que pour montrer un autre masque.

11.
"Si du crime d'Hélène on punit sa famille,
Faites chercher à Sparte Hermione sa fille.
Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix
Sa coupable moitié, dont il est trop épris."
(IV, 4, vers 1269-1272 [Clytemnestre à Agamemnon])

Solution politique. Substituer Hermione, la fille unique d'Hélène et de Ménélas, à Iphigénie. Mais ce serait sans doute dresser Ménélas contre Agamemnon et ruiner ainsi l'alliance de tous les Grecs contre Troie.

12.
Hélène, dans les mots de Clytemnestre, n'est qu'une "coupable" (cf vers 1272), l'objet d'une "folle amour" (cf vers 1276), une pervertie déjà :

"Combien nos front pour elle ont-ils rougi de fois !
Avant qu'un noeud fatal l'unît à votre frère,
Thésée avait osé l'enlever à son père.
Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit,
Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit,
Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse,
Que sa mère a cachée au reste de la Grèce."
(IV, 4, vers 1280-1286 [Clytemnestre à Agamemnon])

Cette "jeune princesse", c'est Eriphile. Clytemnestre l'ignore. Iphigénie et Agamemnon l'ignorent. Mais son évocation, outre qu'elle fait d'Hélène la mère d'une énigme, réunit dans la même scène l'épouse trahie, la fille condamnée, le père criminel, et l'autre fille, l'autre "Iphigénie".

13.
"Est-ce donc être père ? Ah ! toute ma raison
Cède à la cruauté de cette trahison."
(IV, 4, vers 1299-1300 [Clytemnestre à Agamemnon])

Dans la dernière partie de sa tirade, de son réquisitoire contre Agamemnon, Clytemnestre annonce qu'elle aussi va réfuter toute raison et se faire furie. Elle refuse l'image d'un prêtre indifférent au sort de sa victime qui :

"Déchirera son sein et d'un oeil curieux
Dans son coeur palpitant consultera les dieux !"
(IV, 4, vers 1303-1304 [Clytemnestre à Agamemnon])

On peut noter l'ironie de ces vers qui fait d'un prêtre un criminel à "l'oeil curieux" comme celui d'un savant ou d'un badaud, et qui croit lire les volontés des dieux dans les tripes d'un cadavre ou les dernières palpitations d'un muscle.

Clytemnestre refuse aussi l'image d'elle-même "seule et désespérée" (cf vers 1306) sur les chemins "encor tout parfumés / Des fleurs" semées sous les pas de sa fille (cf vers 1307 -1308) comme pour parfaire jusqu'au dernier moment l'illusion d'une fête. Enfin, Clytemnestre ne prétend pas sans combattre céder Iphigénie (cf vers 1312 : "De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher") et fera rempart de son corps, prédisant ainsi à son "aussi barbare époux qu'impitoyable père" (vers 1313) le "double sacrifice" d'elle-même et de sa fille (cf vers 1310).

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 février 2013