IPHIGENIE C'EST-A-DIRE ERIPHILE
Notes sur les scènes 5 et 6 de l'acte V de la tragédie Iphigénie, de Racine.

1.
Résumé des scènes 5 et 6.
Scène 5 : Arcas apprend à Clytemnestre qu'Achille a interrompu la cérémonie sacrificielle et mis Iphigénie sous la protection de ses guerriers. Il demande à la reine de le suivre et de rejoindre Achille afin de faire bloc contre le camp de Calchas. L'arrivée d'Ulysse fait craindre à Clytemnestre l'annonce de la mort de sa fille.
Scène 6 : Ulysse la détrompe et lui annonce qu'Iphigénie est bien vivante. Suit alors le récit des événements étonnants qui ont permis de sauver la fille du roi des rois : l'intervention d'Achille, les révélations de Calchas quant à l'existence d'une autre Iphigénie, le suicide de cette autre Iphigénie, qui n'est autre qu'Eriphile, la levée des vents qui en résulte, la cohésion retrouvée des Grecs, la réconciliation entre Achille et Agamemnon, et la promesse d'une "alliance".

2.
Ah ! Nous voilà à l'avant-dernière scène du dernier acte de la tragédie. Il va y avoir du sang. C'est certes pas marrant car si ce qui fut rit et rit nie. Où l'on voit que nous sommes assez troublés par ce qui est sur le point de mais Achille est dans la place et d'après ce qu'en dit Arcas, il ne ménage pas sa peine, se débat comme un beau diable, pour arracher Iphigénie des griffes du prêtre :

"Il a brisé des Grecs les trop faibles barrières.
Achille est à l'autel. Calchas est éperdu.
Le fatal sacrifice est encor suspendu.
On se menace, on court, l'air gémit, le fer brille.
Achille fait ranger autour de votre fille
Tous ses amis, pour lui prêts à se dévouer."
(V, 5, vers 1702-1707 [Arcas à Clytemnestre])

Je ne sais trop pourquoi "l'air gémit". Peut-être est-ce le gémissement de la foule effarée par l'audace d'Achille, qui en contrecarrant Calchas, contrarie les dieux, ce qui n'est pas rien, et puis aussi qui se montre tellement plus courageux qu'Agamemnon,

"Le triste Agamemnon, qui n'ose l'avouer,
Pour détourner ses yeux des meurtres qu'il présage,
Ou pour cacher ses pleurs, s'est voilé le visage."
(V, 5, vers 1708-1710 [Arcas à Clytemnestre])

Agamemnon, décidément, est celui qui n'ose, ici qui n'ose pas "l'avouer", c'est-à-dire approuver Achille dans son action (le pronom élidé a pour antécédent le nom Achille), tout comme il n'ose pas affronter les conséquences de ses multiples tergiversations, les troubles au sein de l'armée, les "meurtres" qui pourraient en découler. Ah vrai ! il y a de quoi pleurer, sauf que pour celui que l'on appelle le "Roi des rois", la larmoyance, ça fait vraiment pas chef de guerre.

3.
"Achille est à l'autel. Calchas est éperdu."
(V, 6, vers 1703 [Arcas à Clytemnestre])

Les deux hémistiches mettent les deux camps en balance. Notons que la présence d'Achille fait perdre sa contenance au devin Calchas.

4.
"Venez, puisqu'il se tait, venez par vos discours"
(V, 6, vers 1711 [Arcas à Clytemnestre])

Le social a horreur du silence.

5.
Phrase souvent répétée par ma mère : Faute de paroles, on meurt sans confession.

6.
"J'irai partout. Mais, dieux ! ne vois-je pas Ulysse ?
C'est lui. Ma fille est morte, Arcas, il n'est plus temps."
(V, 5, vers 1718-19 [Clytemnestre à Arcas])

Au vers 1704, Arcas annonçait :

"Le fatal sacrifice est encor suspendu."

Pour Clytemnestre, le visage d'Ulysse signifie que sa fille est morte. Dès lors, "il n'est plus temps." La tragédie est consommée. Et le temps suspendu s'est désormais arrêté.

7.
On se souvient qu'Ulysse fut celui qui, à la scène 3 de l'acte I, se rangea résolument dans le camp de Calchas, et donc en faveur du sacrifice d'Iphigénie. Achille, dans la scène 7 de l'acte II, désigne Ulysse comme l'un de ceux qui ont tenté de le détourner d'Iphigénie :

"Mais je ne vois partout que des yeux ennemis.
Que dis-je ? en ce moment Calchas, Nestor, Ulysse,
De leur vaine éloquence employant l'artifice,
Combattaient mon amour et semblaient m'annoncer
Que si j'en crois ma gloire, il y faut renoncer."
(II, 7 vers 748-752 [Achille à Eriphile])

Aussi, le surgissement du visage d'Ulysse, son entrée sur la scène, ne peut signifier pour Clytemnestre que la mort de sa fille. Ce qu'aussitôt Ulysse lui-même dément :

"Non, votre fille vit, et les dieux sont contents.
Rassurez-vous. Le ciel a voulu vous la rendre."
(V, 6, vers 1720-21 [Ulysse à Clytemnestre])

Retournement de situation, surprise exprimée sous forme de paradoxe : Iphigénie vit, et pourtant "les dieux sont contents". Autre surprise, c'est Ulysse lui-même qui annonce cette nouvelle à Clytemnestre. On aurait pu s'attendre à ce que ce fût Achille, qui n'apparaîtra plus sur scène, la pièce finissant par le récit d'Ulysse du miracle qui a substitué Eriphile à Iphigénie. C'est qu'il est malin, l'Ulysse. Et puisque le vent a tourné, autant se rapprocher des vainqueurs :

"IPHIGENIE
Elle vit ! Et c'est vous qui venez me l'apprendre !

ULYSSE
Oui, c'est moi, qui longtemps contre elle et contre vous
Ai cru devoir, Madame, affermir votre époux ;
Moi, qui jaloux tantôt de l'honneur de nos armes,
Par d'austères conseils ai fait couler vos larmes,
Et qui vient, puisque enfin le ciel est apaisé,
Réparer tout l'ennui que je vous ai causé."
(V, 6, vers 1722-1728)

Et puis cela resserre de nouveau le rang des Grecs, puisque tantôt leurs vaisseaux pourront enfin voguer vers Troie.

8.
Le parallélisme des deux répliques :

"CLYTEMNESTRE
C'est lui. Ma fille est morte, Arcas, il n'est plus temps.

ULYSSE
Non, votre fille vit, et les dieux sont contents."
(V, 5 et 6, vers 1719-20)

marque le redémarrage de la machine à légendes.

9.
"De ce spectacle affreux votre fille alarmée
Voyait pour elle Achille, et contre elle l'armée."
(V,6, vers 1737-38 [Ulysse à Clytemnestre])

Le "spectacle affreux", c'est celui de la "discorde maîtresse" qui oppose les Grecs aux Grecs, le camp de Calchas au camp d'Achille. Une note en bas de page signale qu'étymologiquement le nom Eriphile signifie qui aime la discorde ; la discorde sa pomme donc, Eriphile, qui, en révélant à Calchas la grâce accordée par Agamemnon et la fuite possible d'Iphigénie, a enclenché la fatale mécanique de la guerre civile, celle qui s'ordonne dans les deux hémistiches du vers 1738.

10.
"Un autre sang d'Hélène, une autre Iphigénie"
(V, 6, vers 1749 [discours de Calchas rapporté par Ulysse à Clytemnestre])

Ce vers à lui seul résume l'élucidation de l'énigme. Si la fille de Clytemnestre est restée en vie, c'est qu'une autre Iphigénie est morte. Le texte substitue Iphigénie à Iphigénie, l'amoureuse d'Achille à l'amante, la fille secrète à la fille du Roi des rois, la discorde à la paix des Grecs, l'orgueil de Troie à l'honneur de Sparte, le nom au nom.

11.
"Elle me voit, m'entend, elle est devant vos yeux.
Et c'est elle, en un mot, que demandent les dieux.
"

(V, 6, vers 1759-1760 [discours de Calchas rapporté par Ulysse à Clytemnestre])

Celui qui parle ainsi, c'est Calchas, la voix dans la voix, et lui-même possédé, "farouche", "sombre", "hérissé", possédé vous dis-je, d'une autre voix que la sienne :

"Entre les deux partis Calchas s'est avancé,
L'oeil farouche, l'air sombre, et le poil hérissé,
Terrible, et plein du dieu qui l'agitait sans doute :
Vous, Achille, a-t-il dit, et vous, Grecs, qu'on m'écoute.
Le dieu qui maintenant vous parle par ma voix
M'explique son oracle, et m'instruit de son choix
.

Un autre sang d'Hélène, une autre Iphigénie
Sur ce bord immolée y doit laisser sa vie
."

(V, 6, vers 1743-1750 [Ulysse à Clytemnestre])

"Elle", c'est un "mot", c'est-à-dire son nom, Iphigénie, puisqu'il faut qu'Iphigénie périsse pour que la guerre de Troie ait lieu. Le fait que ce soit une fille d'Hélène qui meure, et non la fille du commandant en chef de l'armée grecque, peut être interprété comme de mauvais augure pour le camp troyen.

12.
"Furieuse, elle vole, et sur l'autel prochain
Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein."
(V, 6, vers 1775-76 [Ulysse à Clytemnestre])

Le sacrifice d'Iphigénie est en fait le suicide d'Eriphile. C'est ce suicide qui fait de la pièce une tragédie.

13.
"A peine son sang coule et fait rougir la terre,
Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre ;
Les vents agitent l'air d'heureux frémissements,
Et la mer leur répond par ses mugissements ;
La rive au loin gémit, blanchissante d'écume.
La flamme du bûcher d'elle-même s'allume :
Le ciel brille d'éclairs, s'entrouvre, et parmi nous
Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.
Le soldat étonné dit que dans une nue
Jusque sur le bûcher Diane est descendue,
Et croit que s'élevant au travers de ses feux,
Elle portait au ciel notre encens et nos voeux.
Tout s'empresse, tout part. La seule Iphigénie
Dans ce commun bonheur pleure son ennemie.
Des mains d'Agamemnon venez la recevoir.
Venez. Achille et lui, brûlants de vous revoir,
Madame, et désormais tous deux d'intelligence,
Sont prêts à confirmer leur auguste alliance."
(V, 6, vers 1777-1794 [Ulysse à Clytemnestre])

Le sacrifice a eu lieu. Le sang qui vient d'être versé agit comme un signal qui déclenche miracle et merveille. Déjà qu'Ulysse, au vers 1775, il l'a vu "voler", l'Eriphile, mais c'est pas tout, mais c'est qu'c'est pas fini : y a le "tonnerre" des dieux, les "heureux frémissements" des vents, les "mugissements" de la mer, la flamme du bûcher qui se rallume d'elle-même, comme par magie (bah ! un souffle sur les braises peut-être), l'oxymore d'une "sainte horreur qui rassure" (enfin ! les vents se sont levés !) et même la visite de Diane en personne (d'aprés quelque "soldat étonné", mais bon, faut voir, les soldats, des fois, ça a la picole facile et la berlue à galéjades). Iphigénie pleure sur le sort d'Iphigénie. Achille et Agamemnon semblent réconciliés, et puis, il y a du mariage dans l'air, tralalalère. Rideau.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 mars 2013