NOTES SUR LE POEME "CIEL BROUILLÉ" DE BAUDELAIRE

CIEL BROUILLÉ

"On dirait ton regard d'une vapeur couvert ;
Ton oeil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert ?)
Alternativement tendre, rêveur, cruel,
Réfléchit l'indolence et la pâleur du ciel.

Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés,
Qui font se fondre en pleurs les coeurs ensorcelés,
Quand, agités d'un mal inconnu qui les tord,
Les nerfs trop éveillés raillent l'esprit qui dort.

Tu ressembles parfois à ces beaux horizons
Qu'allument les soleils des brumeuses saisons...
Comme tu resplendis, paysage mouillé
Qu'enflamment les rayons tombant d'un ciel brouillé !

O femme dangereuse, ô séduisants climats !
Adorerai-je aussi ta neige et vos frimas,
Et saurai-je tirer de l'implacable hiver
Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer ?

(Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, pièce L.)

Notes :

1.
"Avoir le regard d'une vapeur couvert" : Être tout vaporeux de la mirette ; avoir l'oeil septentrion.

2.
"Avoir l'oeil mystérieux" : Evidemment, l'oeil mystérieux, ça épate toujours. En général, l'oculaire mystificateur, c'est en rapport avec une plastique agréable. Je songe à ces grands yeux en noir et blanc des film policiers américains, à ces actrices horizons.

3.
"Réfléchir l'indolence et la pâleur du ciel" : A ciel brouillé, miroir troublé. Le rythme ralenti et l'absence de couleur mêlent leurs langueurs, à la façon des ciels lents, des ciels de traîne, de ces grands ciels des tableaux.

4.
"Rappeler ces jours blancs" : Des jours blancs, des jours d'où le temps s'est comme évaporé. Des jours sans événement.

5.
"Qui font se fondre en pleurs les coeurs ensorcelés" :  Echos ("font / se fondre" ; "pleurs / coeurs") ; rythme binaire et puis la sorcellerie du coeur, vaudou palpitant.

6.
"Être agité d'un mal inconnu" : La matière agitée d'un mal inconnu (ni ça ni on ne se connaissent eux-mêmes). La maladie du dieu unique, la multiplication des masques et figures, celle des créatures, l'humanité peut-être.

7.
Exister, c'est agiter du peut-être.

8.
"Les nerfs trop éveillés raillent l'esprit qui dort" : On est tout fantoche alors, guignol, tourne-en-rond, vide caboche et vite guibole.

9.
"Ressembler à de beaux horizons" : Je pense à l'expression "ouvrir des horizons" qui signifie inspirer, donner des idées, ouvrir des perspectives, voir différemment un fait, une question, un problème, avoir un oeil nouveau, un nouveau regard. Ici, la femme évoquée ouvre de nouveaux horizons au narrateur, des horizons brouillés, brumeux, des troubles.

10.
"les soleils des brumeuses saisons" : Effet visuel, superposition d'images mentales de brumes et de soleils. L'imaginaire agit par compilation.

11.
"Resplendir comme un paysage mouillé" : La femme aimée est paysage, horizon mais pas net et précis ; son être est une brouille. Il est inflammable cependant ; son paraître au monde, tout pictural qu'il se fait, indolent, pâle, lent, pleine de "jours blancs, tièdes et voilés", mais vibrant d'une étrange lumière, une lumière de contraste que produisent les rayons qui tombent d'un ciel brouillé sur un paysage mouillé, une lumière d'éclaircie.

12.
"Tomber d'un ciel brouillé" : Ce sont des êtres brumeux qui tombent d'un ciel brouillé, des êtres pleins de peut-être, des êtres insensiblement se décalant.

13.
"Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer" : Opposition "plaisirs" / "glace", "fer". Opposition aussi entre l'hiver à venir, un paraître refroidi, neige et frimas, et le climat automnal qui mêle pluie et soleil ; opposition entre une femme qui serait plus froide et une femme d'arrière-saison ; opposition entre le tranchant de "la glace" et du "fer" et "les soleils des brumeuses saisons".

14.
Entendu hier, 1er mai 2013, Bernard Pivot défendre les ultra-brefs messages du tweet - pour leur rapidité, leur spontanéité, leur densité, la diversité de leurs thèmes - mais leur refuser le nom de littérature. Ce n'est peut-être pas de la grande littérature, en ce sens que les épars du tweet ne développent pas de longues et belles périodes censées penser et transformer le réel, mais certainement de la micro-littérature, et ce n'est déjà pas si mal. Si ça se trouve, Hamlet l'aurait tweeté son fameux "Être ou ne pas être, voilà la question."

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 mai 2013