AH TIENS

1.
"Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire"
(Baudelaire, "Que diras-tu...")

Je dirai - ah tiens, je vais me faire des frites.

2.
"Le vin sait revêtir le plus sordide bouge"
(Baudelaire, Le Poison)

Que l'on ôte le "revêtir" et le "bouge", et l'on a : "Le vin sait revêtir le plus sordide". Certes, parfois, il est vrai.

3.
"Et ton corps se penche et s'allonge"
(Baudelaire, Le Serpent qui danse)

Et parfois je suis plein de et, et, et, et, comme si j'avais l'âme bégayée, et qu'j'étais enchaîné au "et".

4.
"Je ne sais quoi d'étrange et d'enchanté
En l'isolant de l'immense nature"
(Baudelaire, Un Fantôme, III)

"L'étrange" et "l'enchanté", isolés, coupés de "l'immense nature", comme un prince en exil d'un peuple d'idiots.

5.
"La puanteur était si forte, que sur l'herbe
          Vous crûtes vous évanouir."
(Baudelaire, Une Charogne)

Ce "crûtes-là" me plut dès que j'ai lu; c'est le craquement du radis sous la dent, c'est le uh long de la donzelle s'évanouissant.

6.
"On dirait ton regard d'une vapeur couvert;
Ton oeil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert ?)"
(Baudelaire, Ciel brouillé)

Me semble, lisant ces vers, l'oeil immense, à fleur de tourmente d'eau, d'une bête monstrueuse, ignorée, qui s'approche parfois des bords du lac. Ou serait-ce une vouivre, belle comme la nuit, et féroce comme une humaine ?

7.
"Et promène ses yeux sur les visions blanches"
(Baudelaire, Tristesses de la lune)

Ah il y a des asticots dans l'calendos.

8.
"La Prostitution s'allume dans les rues"
(Baudelaire, Le crépuscule du soir)

La fille de joie, au coin d'la rue là-bas, fume.

9.
Donzelle s'évanouissant : j'aime bien ce mouvement de spirale qui effondre l'élan de la donzelle dans les syllabes précipitées du participe.

10.
"Partout elle se fraye un occulte chemin"
(Baudelaire, Le Crépuscule du soir)

Je la pressens, griffue dans la nuit, sphinge nosferatu, allongeant son ombre le long des murs, dans la clarté des feuillages.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 novembre 2013