PIANO

1.
Le pianiste travaille ses Tableaux
Le pianiste travaille; dehors il neige.
Le pianiste travaille; il neige et il fait du vent.
Le pianiste travaille; ainsi tourbillonnent blanches et noires.

2.
Le roi parle à son bouffon.
Le roi parle - que peut-il bien dire à son bouffon ?
Le roi parle - que peut-il bien dire de si sérieux que son bouffon rit.

3.
La jeune fille passe dans la rue.
La jeune fille passe - la regarde-t-on des fenêtres ? La jeune fille passe - je me demande ce qu'il y a derrière ces fenêtres. La jeune fille passe - peut-être une autre rue, et une autre jeune fille.

3.
Je me fais des oeufs sur le plat.
Je me fais des oeufs - le temps passe.
Je me fais des oeufs - le temps passe avec tout ce que j'oublie.
Je me fais des oeufs; eux aussi passeront.

4.
Pourquoi ai-je rêvé de cette fille ?
Pourquoi ai-je rêvé d'elle ? Elle est maintenant aussi vieille que moi, cette fille.
Pourquoi ai-je rêvé d'elle qui sans doute ne rêve jamais de moi ?
Pourquoi ai-je rêvé d'elle - j'espère qu'elle n'est pas morte.

5.
Alors il trouva la solution.
Alors il trouva - la mort passait par là - la solution,
la belle et évidente solution; mais, comme la mort passait par là,
alors il trouva la mort et ne laissa nulle trace de la solution.

6.
Des fois, je m'ennuie.
Des fois - le temps passe et il y a tant à faire: ça m'ennuie.
Des fois, le temps passe, et je me dis tant pis.

7.
Le monde est grotesque et très laid.
Le monde est - il y a de si belles filles cependant - grotesque et très laid, le monde que je regarde dans mon miroir.

8.
Je ne sais plus qui a écrit que le poème était une partie de go toujours recommencée.
Je ne sais plus qui a écrit - les mots prennent position sur la page - que le poème était une partie toujours recommencée.
Je ne sais plus qui a écrit - les mots délimitent des espaces des territoires des yeux - que le poème était une partie.
Je ne sais plus qui a écrit, et d'ailleurs, je m'en fiche.

9.
Les rues sont pleines de poissons ce matin.
Les rues sont pleines de poissons - d'autres êtres morts - ce matin; les rues sont pleines d'autres êtres morts et de cris de mouettes.

10.
La nuit, parfois on entend un chien aboyer au loin.
La nuit, parfois on entend - comme le silence est indifférent - un chien aboyer au loin.
La nuit parfois on entend - il n'est pas gêné le silence, il reste là tranquille, sur la campagne où, quelque part, un chien aboie, un oiseau crie, un couteau s'enfonce.

10.
Je n'aime pas laisser le clavier de mes syllabes.
Je n'aime pas le laisser - le monde se fiche de mon clavier et de mes syllabes.
Je n'aime pas le laisser, j'ai l'impression que c'est moi-même que je mets de côté.

11.
Le pianiste travaille ses Tableaux.
Le pianiste travaille - la nuit est bien avancée - ses Tableaux.
Le pianiste travaille - la nuit est bien avancée dans ses travaux de songe, de vie et de mort des gens - ses Tableaux, que
Le pianiste travaille, ils lui viendront bientôt aussi facilement sous les doigts que le jour après la nuit.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 décembre 2013