UNE PORTE DE PIERRE SUR UNE NUIT VERTE

1.
C'est la souveraine mirette qu'on a, l'oeil royal, impératif, dont l'attention à son empire doit être soutenue; faute de quoi, il risque bien d'être crevé.

2.
L'empire regorge de cornes de rhinocéros, que nous créons tout exprès pour les beaux yeux du péril.

3.
J'aime bien l'expression "péril en la demeure", qui suppose quelque rhinocéros dans la chambre à coucher, quelque tigre tapi dans le tapis, quelque couteau dans les rideaux.

4.
Nous regorgeons d'horloges. C'est en nous soumettant au temps que nous échappons à la tentation de l'abîme synchronique.

5.
Le temps, cette bulle au sein de laquelle nous progressons, et dont l'élasticité ne peut que nous résister.

6.
Le chien d'Ulysse, si quelque prétendant s'était mis à la colle avec Pénélope, qu'aurait-il fait, - franchement ?

7.
Chiens aveugles, nous reconnaissons toujours notre maître, sans comprendre ses mensonges.

8.
Pour les chiens, nous sommes quoi ? - Ah bah, de grandes bêtes bruissantes...

9.
Entendu dans un documentaire sur la photographie surréaliste (je cite de mémoire) : "Ce procédé était connu au XIXème siècle sous le nom de "ghost photography".

10.
Je lis dans mes pensées le livre que je ne n'écris pas.

11.
Entendu dans un épisode des enquêtes de l'inspecteur Barnaby, cette question posée par un jeune homme un poil efféminé : "Un petit sombrero, caporal ?"

12.
Dans les rues, une longue tourmente de visages; les orages que l'on appelle par leur petit nom.

13.
Des esprits tourmentés dans une époque tourmentée, c'est là le sujet de bien des romans composés par des esprits plus ou moins lucides.

14.
Tiré de René Char: "qui patiente sans bouche"; "trop précisé leur royaume"; "asile au seul". (cf "Post-scriptum" in Fureur et mystère, Poésie/Gallimard).

15.
Je me demande bien qui peut "patienter sans bouche" ? - La pierre... L'ombre... Ou celui qui se fait pierre, ombre, couteau.

16.
Y en a des qui "patientent sans bouche"... à mon avis, ils ourdissent des complots de sons, aiguisent le glaive des syllabes. Pour plus tard. Quand ils rejailliront.

17.
Les ombres qui "ont trop précisé leur royaume", on ne peut les laisser vomir leurs crapauds.

18.
La nuit ne donne "asile au seul" que s'il est accompagné de ses songes. Sinon, il meurt étouffé par la patte blanche des fées.

19.
Tiré de René Char: "Quelquefois sa réalité"; "n'influencerait pas en secret"; "en secret le récit". (cf "Partage formel", IV in Fureur et mystère, Poésie/Gallimard).

20.
Quelquefois, sa réalité, elle s'découd, laissant entrevoir le peuple grouillant des figures indécises.

21.
Une porte de pierre sur une nuit verte.

22.
Le bref influence en secret; il est du nombre des couteaux qui conseillent.

23.
Au fil invisible des brefs se poursuit le récit secret d'une bouche que masquent les syllabes.

24.
Les brefs tournent leur épervier, dont les cercles finissent par étrangler le tyran des nuages.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 février 2014